SAGES SUPER-FEMMES

SAGES SUPER-FEMMES

 

Judith Dufour -Saint-Lambert

 

J’ai fait, l’autre nuit, un rêve qui mêlait tout, ne respectait rien : ni les personnages, ni les lieux, ni les faits historiques, à l’occasion du trois cent cinquantième anniversaire de la ville de Montréal. C’est comme si le Rêve s’était cru autorisé à jouer avec les faits pour justifier certaines influences que reflète la conduite de nos vies de femmes modernes. Ainsi en est-il du rôle de tout premier plan joué par Dorimène dans la création du Mouvement Desjardins, institution si chère aux coeurs des Québécois. Ce rêve embroussaillé me laisse perplexe et je sens le besoin de vous en donner, en vrac, la reconstitution.

 

« -Mon Dieu, quelle est belle votre maison, madame Dorimène !…

 

-Oui, je trouve aussi ! Voyez-vous, quand Alphonse a décidé que nous devions quitter Lévis pour nous installer à Montréal, il nous a fallu, à cause de la famille, trouver une grande maison dans une paroisse catholique, près de grands espaces libres. Pas question d’aller dans l’Ouest de la ville ; tout est en anglais par là. Alors, on a trouvé cette maison qui me plaît bien et fait mon affaire.

 

-…et le comptoir de la caisse populaire ressemble à un vrai salon !…

 

-C’est un vrai salon ! Mais que voulez-vous que je fasse avec un salon mort ? À Lévis, je rêvais déjà d’avoir un comptoir-salon, plutôt qu’un comptoir-vestibule.

 

-…et cette autre pièce si bien éclairée, remplie de beaux fauteuils et garnie de nombreuses étagères avec jouets et livres d’enfants !…

 

-Les anciens propriétaires appelaient cette maison le Château Dufresne, et cette pièce-ci servait de fumoir à ces messieurs. Demain, les petits bers et quelques lits d’enfants finiront de meubler la chambre… Je suis, cela paraît d’ailleurs ! enceinte… encore une fois, mais la dernière j’espère ! La ménopause a de ces surprises ! J’ai donc décidé, durant le dernier séjour de monsieur Desjardins à Québec, d’organiser cette garderie. Dernièrement j’ai engagé la femme du jardinier pour faire la cuisine et elle a un tout jeune bébé, elle aussi. Et, surtout, quand vous viendrez faire vos dépôts ou discuter d’un emprunt ou d’un placement, nous prendrons le thé au salon ; nos enfants pourront jouer ou dormir dans cette pièce. Ma troisième fille prendra soin des mioches et cela nous donnera un peu de répit.

 

-Madame Dorimène, vous êtes bien bonne ! Maintenant, il est temps que je vous présente mes compagnes. Quand vous êtes venue à la réunion des Dames de Sainte-Anne, à la paroisse, vous avez dit vouloir rencontrer les femmes qui s’occupent, à temps perdu…, de la comptabilité et des écritures des entreprises de leurs maris.

 

Je viens donc vous présenter mesdames :

Hamelin, de la Boulangerie sans pareille,

Roy, des Ferronneries Quotidiennes,

Dufour, de L’Eau de Javelle La Montréalaise,

Joubert, de La Crème glacée Sous le vent,

Beaulieu, des Industries de la Guenille Enr.,

et Dupéré, de La Librairie Casse-tête.

 

-Bienvenue Mesdames ! Je soupçonne que nous sommes toutes chargées de plusieurs dossiers en même temps, c’est le moins que l’on puisse dire ! Asseyons-nous et prenons un peu de thé. Nous « placoterons » de nous-mêmes et des autres. Je vous invite à goûter les pâtisseries de Julie, elles sont délicieuses. Ouf ! cela me fera du bien de m’asseoir car je crains que le petit ne s’annonce hâtivement. Et les vôtres, comment vont-ils ? »

 

Puis

 

« -Dorimène ! Dorimène, où es-tu ? Doux Jésus, qu’as-tu fait de notre beau salon ?

 

-Une Caisse, Alphonse, une Caisse !…

 

-Moi qui suis si fatigué ! J’ai travaillé toute la journée et depuis que je suis de retour à Montréal j’ai eu plusieurs entrevues avec des gens du quartier. Les choses vont mal. De fortes pressons sont exercées par les grosses banques sur les petites entreprises, sur les petits bourgeois francophones, pour qu’ils ne transfèrent aucun compte courant ou d’épargne et qu’ils n’effectuent aucun emprunt ici. La guerre est ouverte ! Je ne sais pas où on s’en va. Qu’est-ce qu’on est venu faire dans cette galère ? Il eut mieux valu que nous restions près de Québec où je pouvais surveiller mes contacts politiques

 

Dorimène, tu ne m’écoutes plus ! tu dors ? tu ronfles ! »

 

Et

 

« -Alphonse, c’est toi ? Monte vite dans notre chambre, le bébé est arrivé et c’est une fille !

 

-Oh qu’elle est belle !… Je regrette donc de ne pas avoir été là, mais tu sais… les affaires…

 

-Oui je sais… et tu comprendras que j’ai eu une grosse journée moi aussi !

 

D’autant plus que… La Boulangerie sans pareille, Les Ferronneries Quotidiennes, L’Eau de Javelle La Parisienne, La Crème glacée Sous le vent, Les Industries de la Guenille Enr. et La Librairie Casse-tête ont transféré leurs comptes courants, leurs comptes de dépôt et leurs certificats de placement chez nous, aujourd’hui même.

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-Hein ? comment t’y es-tu prise ?

 

-Demain, Alphonse, demain…

 

-Je t’en prie, Dorimène, je t’en prie ? »

 

« Alors, dans un bâillement, Dorimène énumère dans l’ordre :

 

« -Monsieur Hamelin ne sait pas écrire et c’est sa femme qui fait tout le secrétariat. Elle l’a menacé, juste avant d’accoucher, (elle aussi !) de tout avouer aux hommes d’affaires qui le courtisent. Faut dire que madame Hamelin tient à venir à nos rendez-vous car elle est folle des babas au rhum préparés par Julie !

 

-Monsieur Roy est président de la Chambre de Commerce et aussi du Club de raquetteurs… alors madame Roy l’a mis en garde : il s’exposait sans doute à perdre ses présidences en se conduisant autrement que ses électeurs dans cette affaire. Elle a ainsi marqué un bon point. En passant, c’est madame Roy qui organise les réceptions de ces deux associations, cela veut tout dire…

 

-Monsieur Dufour, lui, adore sa femme et les plaisirs de la chair. Or elle l’a menacé de ne plus coucher avec lui s’il ne la laissait pas venir se reposer dans notre salon quand elle en a envie. Puisqu’elle n’est pas catholique, l’arme du péché s’est avérée inutilisable, il a dû céder.

 

-Monsieur Joubert a une maîtresse et sa femme lui a révélé qu’elle le savait. Comme c’est à partir de sa dot qu’il s’est mis en affaires, elle possède tous les atouts pour le soumettre. Pour tout dire, madame Joubert a besoin de la chaleur qu’elle trouve dans nos rencontres professionnelles…

 

-Quant à monsieur Beaulieu, il ne sait pas lire, alors, madame ne lui a rien dit et elle a fait à sa tête. Vois-tu, elle adore la garderie !

 

-Puis pour finir, monsieur Dupéré se sent tellement angoissé devant une telle décision à prendre qu’il a dû avoir recours à son confesseur. Comme ce dernier, fin gourmet, est aussi l’aumônier des Darnes de Sainte-Anne qui le reçoivent à tour de rôle le dimanche soir, il a su bien conseiller son pénitent. Et c’est ainsi que madame Dupéré peut continuer à venir aux nouvelles dans notre salon.

 

-Dorimène mon amour tu es un ange…

 

-Non, non, juste une femme, Alphonse, juste une femme… »

 

Juste avant de me réveiller, juste avant que Dorimène sombre dans un sommeil bien mérité, juste avant que le Rêve regagne ses pénates, j’ai cru entendre une long cri excédé à travers les espaces et le temps :

 

« Sacré nom de Dieu ! Dorimène, qu’as-tu fait de mon fumoir ? »…

 

Note historique :

 

Dorimène Desjardins a réellement assumé, à elle seule, toute la responsabilité de la première caisse populaire du Mouvement Desjardins, « dans sa petite maison de bois de Lévis, tandis que son célèbre Alphonse parcourait la province pour y répandre l’idéal coopératif ».

 

(cf. Hélène Pelletier-Baillargeon, « Québécoises d’hier et d’aujourd’hui », revue Critère, No 27, printemps 1980 et aussi Denise Boutin-Grégoire, dans la revue Desjardins, no 6, 1990.)