MA BELLE AMIE

MA BELLE AMIE

 

Denise Robillard – Montréal

 

II avait 21 ans, elle en avait 32 quand ils se sont mariés le 17 novembre 1808. Un premier mariage pour lui, un second pour elle, veuve depuis six ans du major John Lennox et riche de quatre enfants.

 

Six jours après, le 23 novembre, Jacques Viger quitte Montréal et sa nouvelle épouse pour Québec, un voyage de trois jours, où il assume la direction du journal Le Canadien. Expérience casse-cou pour cet apprenti journaliste ? Sa « belle amie », Marguerite Lacorne, veuve Lennox, voit à ce que son « cher Viger » frappe aux bonne portes pour se faire donner des lettres de recommandation. Elle lui a recommandé d’aller rencontrer à cette fin le Dr Blanchet. Deux jours après son arrivée à Québec, le 28 novembre, il écrit à Marguerite que le Dr Blanchet l’a présenté à l’avocat Bédard et que tous deux ont visité MM. Panet et Taschereau. Il a aussi rendu visite au major De Salaberry, parent de Marguerite, et à M. Borgia.

 

Le même jour, Marguerite lui écrit de Montréal : « les visites de noces sont dans toute leur force chez M. Denis-Benjamin Viger », le cousin de Jacques, marié deux jours avant eux à Angélique Forretier, lequel est allé rendre visite à Marguerite pendant que « la pauvre Angélique est à son tour […] l’esclave des usages et de l’étiquette. Voilà huit jours qu’elle n’est pas sortie, pas même pour venir chez son père, notre voisin, qu’elle n’a pas vu depuis son mariage. Toujours ajustée comme au premier jour, gantée, frisée, en robe parsemée d’étoiles, elle reçoit en grande cérémonie, comme de raison. »

 

Jacques fait part à Marguerite, le 30 novembre, de ce qu’une connaissance de Boucherville vient de lui écrire au sujet de celle qu’il vient d’épouser : « il n’y a pas de Canadienne qui ait plus de lecture et expérience du grand monde que votre Épouse. Croyez-moi, mon cher Monsieur, suivez toujours ses prudents conseils et vous vous trouverez toujours bien. »

 

Durant cette absence d’un an, Marguerite et Jacques s’écrivent. Le soir, Jacques est souvent nostalgique. Il prend la plume et rappelle à Marguerite les bons moments passés ensemble à lire « Le médecin malgré lui » et il n’est pas peu fier de lui écrire qu’on a fait devant lui l’éloge de sa voix.

 

Le 7 décembre, elle lui transmet de Montréal les conseils de son cousin Denis- Benjamin Viger : « tout écouter pour bien connaître les gens, mais de ne point vous laisser entraîner ; et de vous attacher à détruire par votre modération les préjugés que Le Canadien a fait naître ». Elle le console dans la même lettre de la perte de l’épinglette en forme de clé qu’elle lui avait donnée et qu’il portait à son jabot : « Que la perte de cette petite Clef (mon Épinglette) ne vous afflige donc point tant ! Car mon coeur vous est assez assuré sans elle, et vous sera aussi scrupuleusement gardé que le tendre sentiment qui m’a animée en vous en faisant cadeau. »

 

Elle lui recommande ensuite : « Écrivez donc, mon cher ami, à ceux qui vous ont donné des lettres de recommandation. Ce sera une satisfaction pour moi que de savoir que vous vous êtes acquitté envers eux. La reconnaissance est un sentiment qui fait honneur ; et vous avez le coeur trop bon, pour ne pas en ressentir pour ceux qui vous ont procuré des amis comme le Major [de Salaberry] et M. Blanchet ».

 

 Jacques Viger répond à Marguerite le 11 décembre : « Suivant vos désirs, j’écris enfin aux trois MM. qui m’ont donné des lettres de recommandation pour Québec ». Il a ces mots à l’intention de Charlotte, une des filles de Marguerite qui s’inquiète dev savoir si les tasses qu’il a apportées dans ses bagages sont arrivées en bon état : « Dites à ce bon enfant [Charlotte] que mes tasses sont en bon état ; que je n’ai rien eu de cassé, ni de gâté ». Et il termine sa lettre sur ces mots : « Mes tendresses aux enfants, et croyez-moi toujours, Ma chère, Ma belle, Mon aimable amie, Votre sincère et affectionné. J. Viger ».

 

« Comment je trouve Québec ? » lui écrit-il le 15 décembre : « Oh ! je le trouverais le plus beau des lieux, si vous y étiez) mais… sans vous !… il est bien laid, bien affreux, bien ennuyant ! »

 

Marguerite écrit à Jacques le 3 janvier 1809 et lui fait porter sa lettre par le docteur Hérigault qui l’avait avertie la veille qu’il partait pour Québec : « M. Mondelet, qui est venu me voir, m’a dit qu’il vous avait donné ses avis dans une lettre qu’il croignoit que vous poussiez les choses un peu trop loin : il n’approuve pas tout à fait votre Canadien. Ah ! mon cher Viger, soyez prudent, je vous en conjure. Je crains que vous défériez trop aux conseils de ces Messieurs qui ont fait des mécontents parmi les bons Canadiens mêmes. Ils désirent par le moyen de ce Papier satisfaire des haines personnelles et le mécontentement qu’ils ont contre le gouvernement ou quelques individus en particulier. Vous êtes vif, mon cher ami ; je ne puis m’empêcher de vous laisser voir mes craintes. Votre bon ami M. François Papineau se propose de vous écrire : il vous recommande de la modération. »

 

Jacques Viger revient à Montréal en 1809. Il devient capitaine des Voltigeurs canadiens durant la guerre de 1812 et premier maire de Montréal en 1833. Pendant ses absences, il entretient avec Marguerite qui se révèle aussi active dans son salon que dans sa cuisine, et qu’il appelle toujours avec tendresse « ma belle amie », une correspondance assidue où ne se démentent pas ses sentiments d’admiration, de confiance et d’amour pour cette femme de tête et de coeur.