POUR DÉCODER UN TABLEAU RELIGIEUX NOUVEAU TESTAMENT

 

Certains avaient appelé de leurs vœux  et accueilli avec satisfaction le processus de sécularisation que connaissent les sociétés occidentales. Mais il faut reconnaître qu’il a eu au moins un effet pervers : pour plusieurs les tableaux religieux sont devenus des énigmes difficiles, sinon impossibles à décoder.

À travers l’art sacré, c’est toute une tradition qui se transmet, c’est une histoire sainte qui est racontée.Mais pour pouvoir la lire et l’interpréter, encore faut-il en connaître les principaux personnages et maîtriser les codes qui régissent leur représentation. Éliane et Régis Burnet ont donc choisi d’unir leurs remarquables dons pédagogiques et leur très vaste connaissance de l’art religieux chrétien pour nous offrir un ouvrage à la fois savant et abordable. Pour reprendre le titre d’une collection de livres voués à la vulgarisation de sujets que le commun des mortels juge difficile, à tort ou à raison, je dirais que le leur pourrait s’intituler « L’art chrétien pour les nuls, mais qui ne veulent surtout pas le rester » !

Régis Debray signe une préface qui met déjà en appétit. Dans leur introduction, les auteurs nous présentent le but de leur projet et la méthode qu’ils ont mise au point pour le réaliser. Signalons tout de suite que les notes au bas des pages constituent une mine inépuisable de renseignements, puisqu’ils nous indiquent les musées où nous pouvons retrouver non seulement les œuvres  qui sont étudiées dans le livre, mais une foule d’autres qui y sont apparentées.

Le guide d’identification des scènes est très détaillé. Il constitue un outil indispensable pour les non initiés, pour les autres, il reste utile. L’ouvrage aborde 17 thèmes, présentés par ordre alphabétique, allant de « L’adoration des mages » aux représentations de « La Vierge à l’Enfant », en passant par « L’Annonciation », « La Crucifixion », « Le Jugement dernier », pour n’en nommer que quelques-uns.

Le traitement de chaque thème comporte la présentation d’un tableau ; les textes bibliques qui l’ont inspiré ; la signification de l’épisode raconté et sa traduction picturale, à savoir ce que cherchent à exprimer la présence des personnages, des animaux, des objets et les lieux dans lesquels l’artiste a choisi de les situer. J’ai personnellement beaucoup apprécié la réflexion sur laquelle se termine l’exploration de chaque thème : l’ « Ouverture ». On y propose soit une actualisation du thème, soit une analyse du texte qui a donné naissance au tableau, soit des perspectives historiques, sociologiques ou des réflexions théologiques. Même les personnes qui estiment s’y connaître en art religieux auront le plaisir, et peut-être l’excellente surprise, de découvrir beaucoup de choses qui avaient échappé à leur attention ou débordé du cadre de leurs compétences. Les esprits curieux trouveront dans ces pages une nourriture abondante et variée.

Aux personnes qui veulent poursuivre leur exploration de l’art sacré chrétien, les auteurs proposent une bibliographie et des adresses de sites accessibles par l’internet.

Aucun des tableaux présentés pour illustrer les 17 thèmes n’appartient à une époque récente. Je m’en suis un peu étonnée. La production de toiles d’inspiration religieuse est sans doute moins abondante à l’époque moderne ou contemporaine qu’elle ne l’a été au Moyen âge et à la Renaissance, par exemple, mais elle existe néanmoins et nous a donné des œuvres  de grande qualité.

Dans les marges, on trouve des petits dessins qui agrémentent joliment l’ouvrage, je n’en disconviens pas, mais j’aurais aimé pour ma part les voir remplacés par des détails des tableaux dont les notes au bas des pages m’ont rendue très curieuse.

Faut-il signaler deux petites fautes repérées dans un livre si plein de qualités ? Je vais l’oser. À la page 121, on situe la fête célébrant le massacre des Innocents le 28 septembre. Il aurait fallu lire décembre. À la page 112, on me dit que « Les Juifs croyaient que les âmes descendaient dans le Shéol ». Or il faudrait exprimer les choses autrement. À l’époque où s’écrit le Nouveau testament, il est certain que l’anthropologie juive différait de l’anthropologie grecque. Les Grecs croyaient qu’à la mort l’âme se séparait du corps pour se retrouver enfin libre des contraintes de temps et d’espace imposées par l’enveloppe corporelle. Pour eux, l’âme était immortelle. Mais la tradition juive voyait les choses très différemment. Elle considérait la personne comme une unité indivisible. Quand Dieu souffle sur une de ses créatures, elle vit. Quand il retire son souffle, elle meurt. Elle devient une « ombre flasque » et se retrouve au Shéol. Dieu toutefois pourra lui redonner son souffle. Il n’abandonnera pas indéfiniment ses justes à l’obscurité du Shéol. C’est au terme de longs débats théologiques qu’Israël a finalement adhéré à l’idée d’une résurrection des morts. En résumé, on pourrait dire que pour les Grecs, l’être humain est une âme incarnée, alors que pour les juifs, il est un corps animé. Les chrétiens, quant à eux, ont réussi ce tour de force de jumeler ces deux anthropologies, pour fonder leur espérance et mettre toutes les chances de leur côté. Ils professent croire à la fois à l’immortalité de l’âme et à la résurrection des morts.

En guise de conclusion, je ne peux que recommander avec enthousiasme la lecture de l’ouvrage d’Éliane et de Régis Burnet. Pour certaines personnes ce livre repoussera les limites de leur ignorance en matière d’art religieux chrétien, mais pour d’autres qui en connaissaient déjà les codes, il fera plus encore en leur ouvrant des perspectives originales sur de très vastes horizons.

P.S. Vous toutes et tous qui lisez L’autre Parole vous êtes, bien sûr, déjà initiés aux codes de l’art religieux, mais je vous assure néanmoins que vous trouverez dans ce livre encore matière à vous instruire un peu, et peut-être même beaucoup.