POUR MES ENFANTS… PROTÉGER L’ESPÉRANCE

On sait qu’on ne sauve pas de temps en empêchant l’enfant de vivre son enfance… »  Charles Caouette 

Où étiez-vous le 11 septembre 2001 ? Comme la plupart des gens, je m’en souviens fort bien : j’étais dans notre salle de jeux familiale, un petit garçon de 5 ans jouant près de moi et une petite fille de 2½ mois dans les bras. C’est mon conjoint qui m’a informée par téléphone de l’écroulement des tours du World Trade Center.

Une sensation d’écroulement, oui. De fin du monde. Ne pouvant cacher à mon fils la profondeur de mon désarroi et de mon angoisse, je l’ai fait s’asseoir tout près de moi et, après une explication que j’ai voulu la moins traumatisante mais la plus authentique possible, nous nous sommes recueillis près d’une bougie allumée. Les jours qui suivirent, j’ai allaité ma fille en regardant les suites de la catastrophe à la télévision.

Une tante qui considérait ma façon de me lancer à cœur perdu dans toutes les relations humaines, m’a donné, un jour, le conseil suivant : « Le cœur sur la main, oui, mais aussi la main sur le cœur. » Il faut protéger ce que l’on ne veut pas brûler. Depuis les événements du 11 septembre, j’applique ce précieux conseil à l’espérance.

L’espérance est, j’en suis certaine, ce que j’ai de plus essentiel à léguer à mes enfants. Seule l’espérance donne le courage et l’énergie pour agir, pour se changer soi-même et changer le monde dans lequel on vit. Car sans cette vision de ce qui pourrait être et cette conviction que cela est possible, comment continuer à fonctionner ? Sans espérance, comment leur demander de vivre ? Et comment pourront-ils comprendre que j’aie voulu les mettre au monde ?

Comme toute autre valeur, l’espérance se transmet en la vivant. C’est un feu, une flamme, une braise… puis un feu, à nouveau. On ne place pas les moteurs des bateaux à leur proue, là où ils seront offerts à la violence des vents et des vagues ; on les cache dans la cale, à l’abri. Pour qu’ils fassent leur travail. Pour élever des enfants joyeux, pour leur permettre de vivre pleinement leur enfance, on ne peut pas se permettre de vivre en état d’espérance affaiblie. Telle est ma raison de la protéger.

L’espérance est une attitude, une riposte, une réponse. Si ce muscle doit être exercé régulièrement pour être en bon état de marche, il ne doit pas l’être tant qu’il en devient malade. C’est dans mon rapport à l’actualité que le défi du « juste assez » est le plus évident. La question n’est pas simple puisqu’il ne s’agit pas de se réfugier dans une ignorance frileuse.

Ainsi, j’ai choisi de ne plus tout savoir sur les allées et venues de nos politiciennes et politiciens, de ne pas toujours connaître les méandres de chaque problématique sociale, et de ne pas avoir une opinion sur toutes les questions en débat. Quand on réfère implicitement à cette situation intolérable ou à cet événement atroce du moment, j’affiche parfois un air ahuri, puisque j’ai rarement pris connaissance des nouvelles du jour. En revanche, je n’ai plus l’impression d’ingurgiter la désespérance à la petite cuillère.

Afin de me mettre à jour sur les sujets qui me tiennent à cœur, je préfère m’adonner à la lecture d’un essai ou au visionnement d’un documentaire ; ils me feront faire un tour plus complet de la question. En toutes circonstances, je privilégie l’analyse à la nouvelle, puisqu’il est rare que l’on analyse sans proposer des solutions, des pistes d’action… une espérance.

Un ami ayant dû être alité pendant une longue période de temps, m’a raconté avoir alors suivi presque d’heure en heure tous les soubresauts de notre planète. Il dit s’en être trouvé extrêmement déprimé. En jetant un œil sur ses enfants qui jouaient non loin de nous, il m’a confié n’avoir plus aucun espoir sur leur avenir où, à tout le moins, sur l’avenir de leurs enfants. Je n’ai pas su quoi lui répondre, trop occupée à apaiser le sentiment de révolte qui m’assaillait à cette idée.

Est-ce irréaliste de refuser absolument d’envisager le néant comme possibilité d’avenir pour mes enfants ?  À ceux qui évaluent statistiquement les chances d’un monde meilleur, Erich Fromm présente cette image : si votre enfant souffrait d’une grave maladie et qu’on évaluait à 5 % seulement les chances de le sauver grâce à une opération, prendriez vous cette chance ? 

De tout mon cœur, je réponds : oui. Et je m’attelle à cette responsabilité d’éduquer aujourd’hui les médecins du 21e siècle.