Rita en trois temps

Vous, mes amies, qui avez œuvré  avec Rita dans l’équipe de rédaction de L’autre Parole, c’est Rita Hazel que vous avez connue. Et avec elle, son dévouement sans failles, son extrême souci du détail, sa quête incessante de la perfection. Vous l’avez observée exigeante à son propre égard et à celui des autres. Vous l’avez vue prendre ses responsabilités tellement au sérieux que vous n’avez peut-être jamais soupçonné sa capacité de devenir une très joyeuse camarade, capable de fantaisie. C’est ce côté rieur qu’elle portait en elle qui en avait fait, à une période difficile de ma vie, une amie précieuse, un soutien, un phare.

Moi, j’ai connu Rita Dufresne, la première de classe, la studieuse, l’appliquée, la très douée. C’était à l’Académie Saint-Urbain. Elle y était externe et moi pensionnaire. Mais c’est à Notre-Dame Secretarial School que notre amitié s’est scellée. Elle se préparait, sans états d’âme apparents, à une carrière de brillante secrétaire. Bien sûr, elle excellait en tout. La rapidité de sa prise de notes sténographiques me stupéfiait. Le nombre de mots qu’elle parvenait à dactylographier en une minute avait quelque chose d’étourdissant. Alors qu’à ses côtés je suais sang et eau pour maintenir la cadence, elle trouvait le temps de me lancer un clin d’œil pour m’encourager et m’empêcher de craquer sous la pression.

Nous habitions toutes les deux à deux pas du Parc Lafontaine, et il nous fallait au moins quarante-cinq minutes pour nous rendre à notre école, située au coin de Sherbrooke et Atwater, dans l’immense maison-mère de la Congrégation Notre-Dame. Les deux trajets quotidiens effectués en sa compagnie ont été, durant un an, le rayon de soleil qui m’a permis de surmonter un cafard sans fond. Ma gratitude à son égard ne s’est jamais démentie. J’étais malheureuse comme les pierres. Notre-Dame Secretarial School m’apparaissait comme une prison, cadenassant non seulement ma jeunesse, mais aussi mes rêves d’avenir. Rita, la courageuse, la stoïque, s’en sortait mieux. J’admirais sa force de caractère. Moi, je ne parvenais pas à me résigner…

Grâce à Dieu, nos déplacements en autobus étaient une occasion de rire, de tout et de rien. Nous pratiquions le même type d’humour, tantôt bon enfant, parfois grinçant, pour moi toujours libérateur.

Ensemble, certains dimanches d’hiver, dans le froid et la neige, nous avons marché presque jusqu’à l’épuisement pour nous « changer d’air », en prévision d’un triste lundi matin…

Ensemble, nous avons échappé, rue Saint-Hubert, grâce à notre sang-froid, bien sûr, aux avances trop pressantes d’un groupe d’étudiants de Polytechnique en goguette, un jour d’initiation.

Ensemble, nous avons découvert et admiré, oh combien ? Laurence Olivier dans Hamlet. Cette plongée dans l’univers troublant de Shakespeare demeure un des plus bouleversants souvenirs de mon adolescence.

Ensemble, nous nous sommes livrées à quelques reprises à une espièglerie dont le souvenir me fait un peu honte. Étions-nous cruelles pour la serveuse obstinément unilingue de chez Murray, rue Sainte-Catherine Ouest, à qui nous refusions de dire un mot d’anglais en lui commandant « une tasse de thé s’il-vous-plaît », tandis que nous déballions avec aplomb le casse-croûte que nous avions apporté de la maison ? Elle nous fusillait du regard. La vérité c’est que nous n’avions pas du tout les moyens de nous offrir un repas au restaurant, si nous voulions aller ensuite au cinéma. Mais elle était convaincue que nous nous payions sa tête, et en français, de surcroît.

Le saviez-vous ? Rita, adolescente, avait un faible pour Luis Mariano. Un jour, elle m’a entraînée au cinéma pour un programme triple, mettant en vedette ce chanteur populaire. Nul autre que lui ne savait accumuler autant de trémolos dans La Belle de Cadix et ne tenait aussi longtemps la note sur Mexiiiiico. Trois films pour le prix d’un ! Une aubaine à ses yeux et pour ses oreilles, mais elle l’a payée au prix de bien des taquineries de ma part.

Elle avait dix-sept ans et moi seize.

Peu après, son père est décédé, et le temps des responsabilités est arrivé pour elle prématurément.

Elle a connu le grand amour de sa vie, Bernard. La seule évocation de son nom lui faisait monter le rouge aux joues et mettait des étoiles dans ses yeux. Je me suis mariée et j’ai quitté Montréal.

Telle a été Rita, pour moi, dans un premier temps.

Nous nous sommes pendant des années perdues de vue, puis nous nous sommes retrouvées, par un hasard qu’elle avait, mine de rien, provoqué. C’était à une soirée organisée dans les locaux de la revue Relations. Nous avons donc renoué les nôtres !

Ensemble en 1988, nous sommes devenues membres de L’autre Parole. Le groupe Myriam est né, fruit d’un jumelage Montréal-Sherbrooke. Ainsi l’avait-elle souhaité, pour le plaisir de nous retrouver militant pour une cause commune. Cette même année nous avons, elle et Bernard, Claude et moi visité ensemble une exposition à Ottawa. Puis elle a quitté L’autre Parole. Sa santé s’est lentement détériorée. Nous avons continué pendant quelques années à échanger des vœux  à nos anniversaires et à Noël…

Telle a été Rita pour moi dans un deuxième temps.

Puis de son côté, sans que je sache pourquoi, le silence s’est installé. Mes vœux , toujours ponctuellement envoyés sont restés sans réponse. Pour le 27 août, jour de ses 71 ans, je lui ai redit que j’aimerais recevoir de ses nouvelles. Un mois plus tard, c’est sa mort qui m’était annoncée, et elle était déjà mise en terre quand, le 1er octobre, j’ai pris connaissance de son départ.

Telle a été pour moi Rita dans un troisième et dernier temps.

Ton sourire et ton rire, Rita, ont éclairé un moment sombre de mon adolescence. Avec plaisir je t’ai retrouvée à la maturité. En ma vieillesse, je te demeure reconnaissante pour tout.

Rita Dufresne, souris aux anges !


Rita Hazel, repose en paix !

De tout cœur,

Marie