UNE BONNE SEMENCE MENACÉE :

 

Comme toutes les personnes, je réfléchis et j’écris à partir de ce que je perçois dans mon contexte de vie, conditionné par mes choix et par ma formation. À cause de cela, cette réflexion est un point de vue parmi d’autres et a comme but de nous inviter à un échange pour mieux comprendre notre histoire actuelle marquée par le féminisme.

 

Dans les années 1980, nous avons assisté en Amérique Latine, dans la suite de la théologie de la libération et à l’intérieur d’elle, au surgissement de la théologie féministe. Ce fut aussi un moment de grande complicité avec le mouvement féministe. À cause de cela, les théologiennes plus convaincues de l’importance du féminisme, ont été systématiquement éloignées des institutions confessionnelles théologiques et soupçonnées de manque d’orthodoxie théologique par quelques théologiens. Cet éloignement et ce soupçon n’ont fait que grandir par la suite et, aujourd’hui, il y a un fossé entre la pensée et l’action féministe et celle des églises.

Les institutions religieuses, surtout l’Église Catholique, n’ont pas permis que la graine féministe soit vraiment plantée dans les lieux théologiques dominés par une vision patriarcale et dualiste du christianisme. Et la grande raison, à mon sens, est de l’ordre d’une compréhension métaphysique de la vie, propre à la théologie encore en vigueur parmi nous, et refusée par le féminisme. La théologie présente dans la majorité des églises croit encore à une vérité révélée comme une réalité venue de l’au-delà de l’histoire humaine. Et c’est cette vérité qui nous juge et qui est la norme de nos comportements. La vérité de l’Église est créée à partir de cette vision philosophique comme si le christianisme dans sa forme patriarcale devait demeurer toujours égal à lui-même et selon les mêmes formulations dogmatiques du quatrième siècle.

La théologie de la libération, faite en grande partie par des hommes et des clercs, a eu sa place pendant plus de vingt-cinq ans sur la scène religieuse mondiale. Elle a été enseignée dans différents lieux de formation théologique et dans les paroisses d’avant-garde. Et elle continue d’avoir encore aujourd’hui une place, surtout sur le plan de la mémoire historique et comme symbole d’un moment d’engagement social et politique de l’Église en Amérique Latine en relation aux pauvres, tandis que la théologie féministe a toujours été une théologie de cuisine ou de buanderie ou de parvis dans les instituts ou des séminaires théologiques. Nous n’avons jamais eu une reconnaissance institutionnelle de façon à permettre que la bonne semence féministe puisse être plantée comme les autres et reconnue comme une contribution importante à l’histoire officielle du christianisme. De temps en temps, nous avons été invitées à un colloque ou nous avons été reconnues par l’une ou par l’autre personne comme ayant fait un effort théologique considérable. Néanmoins, il a été souvent considéré comme difficile d’intégrer cette pensée dans le corps théologique masculin encore très attaché aux principes éternels. Notre contextualité et surtout notre critique du dogmatisme masculin ont été pris comme déraison ou comme esprit d’imitation du féminisme social qui bientôt passerait et tomberait dans l’oubli.

Je crois que la semence de la théologie féministe n’a pas pu germer à l’intérieur des institutions chrétiennes à cause du maintien de la métaphysique et d’autres diverses raisons. Je pense que sa force et sa nouveauté étaient des menaces à la théologie patriarcale y inclus à la théologie de la libération. Et, ceci, parce que des femmes théologiennes et des responsables des mouvements sociaux se rendaient compte que l’expérience des femmes et la façon dont elles sentaient la vie et les valeurs ne pouvaient plus s’exprimer dans les termes traditionnels des théologies. Il fallait ouvrir les concepts théologiques, les dogmes, les vérités absolues et le pouvoir religieux à de nouvelles réalités et à de nouvelles expressions. Il fallait avant même de parler de Dieu ou de Jésus Christ parler autrement de l’être humain – femme et homme – selon les différences et selon l’égalité de nos situations.

Nous avons été silencieuses pendant si longtemps par rapport à toutes les affaires de la vie sociale. Les concepts et les doctrines, qui priorisaient le masculin laissant au féminin un rôle secondaire, ont pris trop de place. Cette situation nous a amenées à chercher des chemins pour repenser l’être humain au-delà des fonctions sociales traditionnelles et aussi au-delà de la théologie traditionnelle. Enfin, le féminisme au pluriel nous a ouvert les portes pour comprendre un être humain pluriel dans sa féminité et sa masculinité, un être humain sans une définition préétablie, un être en devenir, en processus de foi et d’espérance quotidienne.

Les mouvements de libération des femmes continuent aujourd’hui d’être très actifs, embrassant surtout des causes qui ont à voir avec les injustices subies par les femmes et qui touchent par là, l’ensemble de la société. La question de la violence faite aux femmes et celle de la dignité de leur choix au niveau de la sexualité et de la reproduction sont parmi les centres des luttes sociales féministes en Amérique Latine. Elles révèlent que la justice sociale va au-delà de l’économique et au-delà d’une conception préétablie de l’histoire. Elles sont un combat quotidien pour que la dignité voulue se réalise aujourd’hui dans la mesure des possibilités réelles. La lutte des femmes est diversifiée selon leur appartenance sociale et contextuelle. Parfois, il faut arracher les pousses d’eucalyptus pour garantir la plantation du haricot et du maïs. Parfois, il faut faire face à la police complice de la violence contre les prostituées. Parfois, il faut essayer de lutter contre une émission de télévision, une chanson ou un journal qui manquent de respect et de vérité à l’égard des femmes. Parfois, il faut dénoncer des comportements racistes à l’intérieur des écoles ou des universités. Parfois, il faut critiquer un document du pape ou des évêques ou l’homélie d’un prêtre. Le combat, maintenant, n’est plus d’attendre l’avènement futur de ce que nous voulons, mais d’essayer de sentir dès maintenant le goût doux et amer de nos luttes et ceci toujours en chemin. Certes, il y a plein de pièges, de contradictions, de solutions à court terme dans cette position. Mais c’est le contrepoids d’une longue attente de génération en génération qui n’a jamais été comblée.

Ce mouvement turbulent de petites conquêtes n’est pas possible à l’intérieur de nos églises et très particulièrement de l’Église Catholique. Sur le plan institutionnel, il y a une fermeture à tout ce qui peut être considéré comme différent de la tradition, comme critique du système religieux complice même indirectement du maintien des situations d’injustice. On objectera à cela que l’enseignement social de l’Église Catholique n’a jamais cessé de défendre la justice. Dans le domaine des grandes idées oui, mais non dans celui de la pratique qui touche la dignité des femmes au quotidien.

Les femmes féministes qui s’affirment encore comme appartenant à la tradition chrétienne le font comme héritières d’une tradition qui les a façonnées, mais qu’elles façonnent aujourd’hui à la lumière de la fidélité à la vie qui se renouvelle à chaque jour. Les valeurs reçues du christianisme revivent autrement dans les combats pour une libération plurielle des femmes et des hommes.

Il est difficile de prévoir les pas pour demain. Même si nous souhaitons voir plus clair, nous acceptons le tragique de la condition humaine qui est, entre autres, d’accepter de vivre seulement l’aujourd’hui avec ses petites réussites, ses petites joies et ses petites espérances. Et c’est bien dans cette fragilité quotidienne que nous renouvelons le pari pour la vie, croyant que la bonne semence, rejetée, pourra trouver des terrains fertiles même en dehors des chantiers religieux institutionnels. Elle pourra grandir et peut-être donner encore plus de fruits. L’avenir sera témoin de nos désirs.