UNE RENCONTRE AVEC JEAN-PAUL II OU UN RENDEZ-VOUS MANQUE AVEC MARIE ?

UNE RENCONTRE AVEC JEAN-PAUL II OU UN RENDEZ-VOUS MANQUE AVEC MARIE ?

Marie-Gratton Boucher, -faculté de théologie. Univ. de Sherbrooke

 

La proclamation d’une année mariale et la publication de l’encyclique Redemptoris Mater par Jean-Paul II ont suscité, selon les milieux, des réactions fort diverses.

 

Ici et là, j’entends dire que les dévotions traditionnelles ont été remises à l’honneur et qu’il est beaucoup question en maints endroits de pèlerinages à des grottes ou chapelles désertées depuis de longues années, de processions, de statues itinérantes qu’on accueille l’espace d’un  jour dans son foyer, de neuvaines, de rosaires… Nous avons eu droit, l’année dernière, aux icônes suintantes et embaumées dont les médias ont fait grand état Pour la très vaste majorité des fidèles pourtant les initiatives pontificales sont accueillies dans la plus parfaite indifférence.

 

Les prédicateurs sont souvent, pour leur part, en panne d’inspiration, quand ils doivent parler de Marie, avouant candidement parfois qu’ils hésitent à ressasser les vieux clichés et qu’ils ne savent pas quoi dire de neuf.

 

Depuis le Concile Vatican II qui avait consacré le chapitre 8 de son traité sur l’Eglise à Marie et depuis l’encyclique Marialis cuftus de Paul VI, Rome s’était plutôt montrée discrète sur le sujet Jean-Paul II, qui voue un culte particulier à la mère du Christ, nous offre une réflexion qui est toute à son image, mais qui ne suscite pas pour autant chez les lecteurs et lectrices la même fascination que le pape réussit à exercer sur les masses. Pour tout dire, même ses fans » les plus inconditionnels concèdent qu’il est plus facile à regarder qu’à lire, comme bien des pasteurs avaient déjà observé avec déception que les foules mettaient plus d’enthousiasme à l’entendre qu’à l’écouter. j’ai lu Redemptoris Mater, deux fois, le crayon à la main et l’esprit ouvert. Voici ce qui me frappe dans cette lettre adressée à tous les fidèles.

 

Voyons d’abord ses aspects positifs. J’en soulignerai quatre.

 

1- L’accent est mis tout au long de ce texte sur la foi de Marie, une foi en cheminement, vécue comme une offre de salut qui interpelle la liberté et qui se déploie à travers elle, (nos 1 £ 18,26,27).

 

2- Le mystère de Marie est présenté dans son rapport avec le mystère du Christel lui est subordonné. Devant certains excès de la dévotion populaire, le Concile avait déjà promu cette, perspective comme étant la seule capable de représenter la grande tradition de l’Eglise (no 4).

 

3- Le document élabore une réflexion intéressante sur la médiation de Marie quand il insiste sur le fait que le salut de Dieu offert en Jésus-Christ a eu besoin de la liberté d’une femme pour s’accomplir. Le rôle de Marie médiatrice ne consiste pas à retenir le bras de son Fils qui risquerait de s’appesantir sur nous si son intercession n’apaisait pas sa colère/ comme l’a prétendu une certaine croyance populaire, il tient dans un premier geste de liberté et d’accueil aux conséquences incommensurables (no 38).

 

4- Finalement Jean-Paul II salue la piété mariate des Églises orthodoxes et favorise

certainement ainsi l’oecuménisme (nos 32,50).

 

A côté de ses indéniables qualités, le document est entaché de défauts graves. Sa longueur et la lourdeur de son style le priveront, je le crains, d’un large public. Mais ces lacunes pourraient sans doute être oubliées si d’autres travers beaucoup plus sérieux ne venaient pas ajouter à la difficulté de la lecture.

 

1- Comme tant d’autres textes officiels du Vatican, nous sommes là en face d’un document auto-référent, c’est-à-dire qui ne s’appuie pour se soutenir et se développer que sur l’autorité de textes conciliaires ou pontificaux. Aucune autre source contemporaine n’est citée. Pourtant les théologiens de la libération et les théologiennes féministes, pour ne nommer que ces deux groupes, élaborent depuis des années une réflexion originale et stimulante sur Marie. Mais Rome parle, comme si hors de ses murs rien ne pouvait se penser qui puisse mériter une référence explicite, une citation.

 

2- Tout au long de l’encyclique, les textes scripturaires sont cités dans, une prospective fondamentaliste. Les réflexions théologiques contenues dans les Evangiles de l’Enfance, notamment, sont traitées comme des récits historiques à prendre au pied de la lettre. Tous les acquis de l’exégèse historico-critique sont totalement ignorés (nos 8,10,12,26).

 

3- L’anthropologie sous-jacente i la réflexion théologique ne tient aucun compte des perspectives contemporaines. Tous les stéréotypes les plus éculés s V retrouvent. Les femmes se voient encore déchirées entre Eve et Marie et la sexualité est présentée comme une souillure qui a été épargnée à Marie. Pour faire oeuvre oecuménique on cite en effet une prière à Marie où l’on peut lira : Toi qui sans souillure as engendré Dieu le Verbe… » (no 32). Jamais on n’arrivera à me faire croire que la grande tradition orthodoxe n’avait rien de mieux à nous offrir comme prière propre à honorer Marie et à favoriser le rapprochement des Eglises. Si la Création est bonne, l’acte de la procréation ne peut pas, de soi, souiller qui le pose.

 

4- Autre déception, on retrouve dans cette lettre une vision objectivante de la femme (no 46) étroitement encadrée par le modèle de la vierge et de la mère. Où est la femme-sujet dans cette typologie façonnée par le regard masculin et qui ne définit l’être-femme que dans son rapport à l’homme ? Quand la réflexion théologique consentira-t-elle à nous considérer pour ce que nous sommes, et non pas seulement pour ce que les hommes nous font pour entretenir leurs fantasmes, stimuler leurs ambitions conquérantes ou rassurer leur virilité ? S’il présente Marie comme un exemple pour tous les fidèles, Jean-Paul II soutient que « la féminité se trouve particulièrement liée à la mère du Rédempteur » (no 46). Le message est clair : la femme a deux vocations, la virginité et la maternité. Le rêve, c’est qu’elle soit vierge et mère. Dans la vraie vie, elle doit choisir. Mais une « vraie » femme doit choisir l’une ou l’autre, et rien d’autre (no 39). On nous promet de plus amples développements sur ce thème dans une réflexion ultérieure (no 46).

 

Finalement, Marie est utilisée pour justifier le statu quo. « Marie n’a pas reçu la mission apostolique » (no 26). Ces quelques mots, en italique dans le texte, visent à bien faire entendre à toutes les femmes qu’on veut les tenir à l’écart des fonctions ministérielles.

 

Voici qu’on appelle à la rescousse pour consolider le pouvoir en place et justifier le système patriarcal celle que l’évangéliste Luc n’hésite pas – avec une audace prophétique et par un procédé littéraire qui ne masque en rien la profondeur théologique – à faire proclamer que les puissants seront renversés de leurs trônes, que les riches seront renvoyés les mains vides et les superbes dispersés (no 37).

 

L’option préférentielle pour les pauvres ne s’étend pas aux femmes dans la communauté chrétienne et c’est Marie qui doit venir le leur confirmer. Quel étrange paradoxe ! Il est vrai que notre Eglise ne se laisse pas embarrasser pour si peu. Un paradoxe parmi d’autres. Voilà tout

 

En guise de conclusion

 

Rien n’est plus triste qu’un rendez-vous manqué. Combien de fidèles seront passés à coté de Marie, paysanne de Galilée, mère du prophète crucifié, fille d’Israël, devenue lentement disciple de l’envoyé du Père, sans être fascinés et séduits, parce qu’à travers un discours long, ampoulé et mal arrimé aux réalités contemporaines, ils n’auront pas reconnu la mère, la soeur, la voisine, l’amie qui auraient pu leur parler au coeur.

 

Heureuse Elisabeth,

qui, elle, n’a pas manqué son rendez-vous !