À PROPOS DE LA LETTRE DE JEAN-PAUL II AUX FEMMES DU MONDE

Le 29 juin 1995, le pape adressait une lettre « aux femmes du monde entier » dans le cadre de la préparation à la quatrième conférence mondiale sur les femmes qui se tiendra à Beijing en septembre 1995. La lettre fait contrepoids à un autre texte du Saint-Siège, préparatoire à cette même conférence, qui avait été fortement critiquée par des féministes catholiques américaines car il semblait vouloir ramener les femmes à la maison et à la maternité. Il faisait craindre un virage plus à droite de la Cité du Vatican sur la question des femmes ainsi qu’une alliance possible, à Beijing, entre la Cité du Vatican et les États Islamiques intégristes, comme cela s’est produit au Caire, lors de la conférence sur la population.

 

Située dans ce contexte, la lettre de Jean-Paul II se présente comme l’affirmation du statu quo de la position de Rome sur la condition féminine dans le monde. Le pape y explique que la dogmatique catholique reconnaît la valeur légitime de la contribution sociale des femmes, hors du foyer conjugal, et qu’elle exige même un engagement public plus visible et plus significatif de la part des femmes de ce temps. Il importe de noter que le pape n’ajoute rien de nouveau, au plan dogmatique, à sa théologie de la femme. Il élabore plus clairement et de façon plus détaillée une thèse déjà énoncée dans des textes antérieurs (voir Mulieris Dignitatem, no. 6, 30-31). Dans sa lettre aux femmes, Jean-Paul II ne modifie pas sa vision de la nature de la femme, ni dans le sens d’une « plus grande ouverture » comme on l’a entendu dire, ni dans le sens « d’un virage plus à droite » comme on a pu le craindre.

 

La lettre comporte trois parties : une action de grâce pour la femme, pour son mystère et sa beauté spirituelle (no. 1-2) ; une réaction à certains obstacles qui empêchent la femme d’accomplir pleinement sa vocation (no. 3-6) ; et une explication du fondement religieux de la mission spécifique de la femme (no. 7-12). Il faut analyser d’abord la troisième partie de la lettre car c’est elle qui éclaire le mieux l’ensemble du texte.

 

Pour situer la démarche de Jean-Paul II, rappelons que l’objectif de la théologie de la femme est de découvrir « l’originalité étemelle de la ‘femme’ telle que Dieu l’a voulue » (Mulieris Dignitatem, no. 11). Dans sa lettre aux femmes, le pape part du récit biblique de la création. Il cite le texte de Gn 2,18 où Dieu décide de créer l’être féminin ; Dieu dit : « II n’est pas bon que l’homme soit seul. Il faut que je lui fasse une aide qui lui soit assortie » (no. 7). Jean-Paul II commente : « Depuis l’origine, donc, dans la création de la femme est inscrit le principe d’aide (no. 7, le souligné est de Jean-Paul II). Son argumentation se déroule, par la suite, ainsi : Jusqu’à maintenant, dans la théologie de la femme, nous avons surtout parlé de la fonction féminine de maternité et de l’aide qu’apporté la femme à l’homme dans le domaine de la procréation (no. 8). Il nous faut maintenant porter davantage attention à une « autre dimension de I’ ‘aide’ – différente de la dimension conjugale, mais tout aussi importante – que la femme est appelée à rendre à l’homme » (no. 10). Cette deuxième dimension consiste, dans la Genèse, à « transformer la face de la terre » (no. 8), à aider l’homme dans sa tâche terrestre, hors des cadres du foyer conjugal.

 

La contribution publique de la femme est devenue une exigence pressante de notre temps, explique Jean-Paul II (no. 9-10). Plus que jamais, on a besoin du « génie féminin » et des qualités spécifiquement féminines de don de soi, de service et d’amour pour transformer la culture de la mort en culture de la vie et de l’amour. On a besoin des ressources féminines et on devrait pouvoir en bénéficier car, dans le rapport qu’elle établit avec l’homme, la femme, écrit Jean-Paul II, « cherche à venir à sa rencontre et à lui être une aide. De cette manière, dans l’histoire de l’humanité, se réalise le dessein fondamental du Créateur » (no. 12, souligné par Jean-Paul II). Par là, le pape affirme et sacralise la supériorité hiérarchique de l’homme sur la femme. L’opération qu’il accomplit dans sa lettre aux femmes consiste à intégrer, à son anthropologie patriarcale, le thème de la légitime contribution sociale des femmes en priant celles-ci d’élargir le champ d’action des services qu’elles rendent déjà aux hommes.

 

Dans la seconde partie de sa lettre, Jean-Paul II exprime des regrets pour l’une des attitudes de l’Église envers les femmes (no. 3). On a entendu et on a lu, dans les média, que le pape y présentait des excuses pour l’oppression des femmes (à noter que les mots « excuses » et « oppression » ne se trouvent pas dans la lettre). Situons le contexte. Jean-Paul II analyse certains obstacles qui ont empêché les femmes de réaliser leur vocation d’aide hors du foyer. Il écrit : « Nous avons malheureusement hérité d’une histoire de très forts conditionnements qui, en tout temps et en tout lieu ont rendu difficile le chemin de la femme, fait méconnaître sa dignité, dénaturer ses prérogatives » (no. 3). L’humanité a ainsi été privée des manifestations admirables du « génie féminin ». Ce que Jean-Paul II regrette, c’est que l’Église n’ait pas suffisamment demandé l’aide de la femme pour la construction d’une société juste et qu’elle ait même entravé et interdit la contribution du « génie féminin ».

 

Dans la réception de la lettre, on a été porté à juger le discours de Jean-Paul II incohérent. On se demandait comment il arrivait à concilier une ferme défense des droits des femmes et un éloge du féminisme avec le maintien de l’interdiction de l’ordination des femmes et la condamnation de l’avortement. C’est que le pape tient un discours devenu étrange dans notre culture ; il donne à des mots qui nous sont familiers des significations étonnantes. Jean-Paul II défend les droits des femmes, certes, mais il s’agit de leur droit fondamental à la différence féminine, i.e. de leur droit à accomplir leur vocation spécifique d’aide dans la création ; dans cette ligne, le pape reconnaît au féminisme d’avoir fait prendre conscience davantage de la valeur positive de l’aide que les femmes apportent aux hommes. Cela lui permet d’exacerber la valorisation du féminin propre à l’ordre socio-symbolique patriarcal et classique.

 

On peut s’attendre à ce que la Cité du Vatican réaffirme, à Beijing, les positions

fondamentales de sa théologie de la femme, d’autant que cette théologie est présentée comme un discours « immuable » (Mulieris Dignitatem, no. 30). Tant mieux si l’on a quelques retombées positives, telle la défense de l’équité salariale, mais il sera intéressant d’analyser la manière dont le Vatican s’y prendra pour intégrer d’autres thèmes féministes à son schème dogmatique. On sait déjà que la violence faite aux femmes sera abordée, un thème nouveau pour les autorités romaines. Dans un texte préparatoire à Beijing, le Vatican a passé sous silence la violence conjugale, mais a considéré l’accès légal à l’avortement au nombre des violences faites aux femmes. Des féministes catholiques américaines, qui préparent aussi leur intervention à Beijing, ont raison de dire qu’il faut lire les textes romains sur la femme avec précaution et en exerçant le soupçon.

 

Texte paru dans Le Devoir le 31 juillet 1995, A6, sous le titre « Le Pape demande l’aide des femmes ».

 

Références

 

Lettre du pape Jean-Paul II aux femmes. Ctté du Vatican, le 29 juin 1995, 20 p.

 

Report of the Holy See in Preparation for the Fourth World Conference on Women, s.d., document polycopié, 17 p.

 

Equal Is as Equal Does. A Catholic Feminist Commentary on the Report of the Holy See in Preparation for the Fourth World Conference on Women, Prepared by the Women-Church Convergence, mars 1995, document polycopié, 9 p.

 

Jean-Paul II, Mulieris Dignitatem. La dignité et la vocation de la femme, Montréal, Fides, 1988, 119p.