NOTRE ESPÉRANCE, NOS RÊVES ET NOS UTOPIES1

Vu que le droit de parole est injustement refusé à notre amie Ivone depuis septembre dernier, notre revue lui ouvre à nouveau ses pages pour lui permettre de continuer à nous distiller le « miel à saveur différente » que nous aimons déguster.

 

Mon partage de ce matin est tissé de mon expérience. Je la dirai de façon symbolique ou poétique… comme une tentative d’exprimer ma perception du monde. Je me suis arrêtée souvent pour réfléchir sur mon espérance, l’espérance de mes voisins et celle des gens de notre monde. Pourquoi penser l’espérance ? Qu’est-ce que l’espérance ? Il me semble que lorsque l’espérance est très vive on n’a môme pas besoin de réfléchir sur elle… Quand le coeur bat simplement on ne pense pas à lui… C’est quand la poitrine fait mal, c’est quand respirer devient difficile, qu’on commence à penser au coeur, qu’on découvre son importance, qu’on commence à réfléchir sur ce qui ne va pas. Il en est ainsi avec l’espérance… Quand elle nous fait mal, ou encore quand on a mal d’espérance, on commence à réfléchir… L’espérance donne à penser en temps de désespoir et c’est bien cela qui nous arrive, qui m’arrive en ces temps difficiles !

 

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La grande différence entre mes voisins et moi, c’est que leur métier, leur course pour vivre ne leur donne pas l’espace pour réfléchir sur l’espérance. Ils subissent la maladie de leur espérance comme ils subissent le manque de dignes conditions de vie. Ils et elles vont et viennent, marchant ou courant à travers les rues. La réflexion nécessite espace et temps… Je sens qu’une fragile espérance est là… une espérance au milieu de leur quotidien, au milieu de leur lutte fébrile pour vivre ou survivre. Elle est là au milieu de la vie de tous les jours, mêlée à leurs affaires quotidiennes… Parfois, ils et elles ne savent même pas que leur espérance est infirme, malade, qu’elle souffre de la môme maladie qui atteint leur corps… Souvent, ils et elles ne sont pas conscients des forces qui empêcheront leurs rêves de se réaliser…

 

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Penser l’espérance c’est introduire l’angoisse ; c’est, dans un sens, avoir peur de la perdre ou de ne pas voir des signes clairs d’un avenir heureux. Penser l’espérance c’est, dans un sens, vouloir aller au delà du quotidien et envisager un avenir collectif où toute vie puisse s’épanouir avec bonheur. La pensée sur l’espérance doit être ancrée dans la vie concrète, dans le quotidien, dans la souffrance et la joie pour pouvoir être appelée « espérance humaine ».

 

C’est bien l’angoisse qui me prend en pensant aujourd’hui à l’espérance. L’angoisse cherche l’espérance… L’espérance se manifeste en angoisse, en malaise, en désir inachevé, en désir sans objet précis, en tristesse devant les forces de mort qui se répandent et grandissent. L’espérance se manifeste en soupirs sans fin devant la destruction qui se développe partout, devant l’incapacité de stopper la méchanceté, l’exclusion, la vengeance, le profit sans limite…

 

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Au fond, je voudrais vivre et dire des belles choses sur l’espérance, des choses qui font plaisir à notre vie intellectuelle, à notre vie chrétienne, et pourquoi pas à notre corps entier. L’espérance est liée à notre corps. Et c’est à cause de cela que j’ai mal au-dedans de mon corps… c’est à cause de cela que l’espérance semble être un bien qui se répand aussi en plaisir et en allégresse corporelle.

 

Je voudrais sentir mon coeur brûlant d’allégresse comme les disciples d’Emmaùs marchant avec leur espérance. Mais il semble que l’espérance est un instant de lumière, un rayon de soleil après une tempête destructrice. On ne peut la garder pour soi, on ne peut la retenir, la réduire à une propriété privée… On ne peut pas la vivre sous une « tente » avec seulement ceux et celles qu’on aime et oublier le monde.

 

Je voudrais parler de l’espérance comme on déguste du bon vin en parlant des personnes aimées. Je voudrais parler de l’espérance en ayant un chaud au coeur… le chaud des certitudes du coeur, celles qu’on ne sait pas expliquer, mais qu’on sent et qu’on vit au-dedans.

 

Je voudrais parler de l’espérance comme un avenir bon pour mes jeunes voisins, pour les enfants, pour les femmes et les hommes de partout dans le monde, sans la peur de la violence meurtrière qui rôde dans nos vies, sans le racisme grandissant, sans la violence du manque d’emploi et du manque de dignité. Je voudrais parler de l’espérance sans la guerre, sans la production d’armements, sans les toxiques, sans devoir tuer pour arriver à la liberté. Oui, parce qu’après la tuerie les supposés vainqueurs osent souvent parler de liberté.

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Je voudrais parler de mon espérance par rapport à moi-même… vieillissant en amour, ayant autour de moi de la chaleur humaine… sans le froid de la solitude qui me prend de temps en temps, de l’insécurité par rapport à mon avenir prochain et lointain, sans la douleur de voir détruite l’espérance des jeunes. Je voudrais parler de l’espérance de pouvoir penser mes pensées sans peur d’être jugée hérétique… Je voudrais parler de l’espérance comme quelque chose qui est là, en abondance… sans chercher des mots pour en parler.

 

Je sens qu’aujourd’hui je cherche mes mots pour parler de l’espérance… C’est comme quand on apprend une nouvelle langue… on cherche ses mots. On va puiser dans le dictionnaire une traduction, une explication et on tisse ses discours timidement, ayant peur des erreurs, des fausses constructions, des doubles sens, des juges correcteurs… On parle timidement de l’espérance sans savoir ce qu’elle est… On a même peur d’être contredit par les discours forts de ceux qui pensent qu’ils ont le pouvoir de savoir ce que c’est l’espérance…

 

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On a peur de ceux qui réduisent l’espérance à une religion ou à un plan économique et politique. On a peur des dogmes sur l’espérance.

 

Je me sens cherchant mes mots pour parler de l’espérance… Je me sens cherchant l’espérance. Je ne suis plus à l’aise dans le hamac tissé par les espérances anciennes… par les discours sur la société sans classes, par les discours sur le Royaume à venir, par l’attente du Seigneur qui vient…

 

Il me semble qu’il n’est pas venu, qu’il est en retard ou qu’il ne viendra plus. Pourquoi a-t-on parlé de sa venue ? Pourquoi a-t-on fait de l’espérance une certitude dogmatique, une répétition du môme… Les certitudes dogmatiques ne sont pas objets d’espérance… elles font peur, elles ont besoin de l’armée pour les défendre, des Commissions de la Doctrine pour les garder intactes… Elles sont capables de châtier les espérances différentes. Les certitudes dogmatiques ressemblent plus à l’esclavage qu’à la liberté, plus au devoir qu’au plaisir, plus à la haine qu’à l’amour.

 

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J’ai besoin de tisser mon hamac à nouveau, de faire un tissage collectif. J’ai besoin de sentir que je peux me tourner et me retourner sans crainte de le rompre, môme si je le sais fragile. La fragilité ne s’oppose pas à l’espérance… Elle la constitue, la contient, la nourrit. Nous avons besoin de tisser collectivement un nouveau hamac, un hamac de sens… Nous avons besoin de croire qu’après ce déluge mondial terrible, il y aura une hirondelle avec une branche verte pour nous dire que le pire est déjà passé, que la vie a des chances d’aller en avant, de rester vivante.

 

Quel désespoir de vivre sans espérance… Quelle absurdité, quelle angoisse de ne plus savoir dire son espérance… Quel manque de créativité de répéter toujours les mêmes mots, les mêmes expressions que notre culture chrétienne occidentale nous a appris… Le balbutiement mécanique des paroles dictées par les empires détruisent l’espérance. Comment redire notre quête de la Terre promise ? Qui nous l’a promise ? Pourquoi avons-nous tant rêvé d’elle ? Comment parler de l’abondance du pain et du vin ? Comment penser à notre postérité et la vivre dans le présent ?

 

L’espérance est-elle le reflet de l’insatisfaction face au présent ? Est-elle la peur de la destruction de l’avenir ? Est-elle le cri de ceux et de celles qui semblent sans chemin ? Est-elle le poème toujours à recommencer de ceux et de celles qui pensent l’espérance, qui la cherchent, qui luttent sans cesse pour un monde de justice ?

 

(…)

 

Oui, il faut espérer malgré toute espérance…

 

Et, j’espère parce que j’aime cette vie. La vie vaut sa peine… Nous espérons parce que nous sommes vivants et parce que notre corps est plein de possibilités et le monde si plein de belles choses… C’est parce que vivre est si bon que nous rejetons la souffrance, nous rejetons ce qui nous empêche de jouir de la vie. C’est parce que vivre est, malgré toute détresse, si bon que l’oubli de la douleur se fait présent… C’est parce que nous voulons faire goûter la beauté de la vie à ceux et à celles qui n’ont pas été témoins des massacres de toutes sortes, que nous osons encore semer le maïs et bâtir une maison. C’est parce que nous nous réjouissons avec l’enfant qui naît que nous voulons tout recommencer… C’est parce que nous-mêmes avons déjà goûté un peu de la beauté de la vie, de sa tendresse que nous voulons continuer encore à la goûter et à la faire goûter… vieillir et goûter, goûter en vieillissant… C’est parce que la musique et les chants vivent dans nos oreilles que nous osons encore chanter en temps de détresse.

 

Notre souffrance s’agrandit quand on voit grandir la répression et l’exclusion des vies… quand on voit couper les bourgeons nouveaux qui annoncent le printemps… quand les puissants insistent pour contrôler notre pensée, notre plaisir, notre Terre, notre corps, nos rêves d’amour.

 

Que faut-il espérer ?

 

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On ne sait pas exactement… mais on sait que si on aime la vie on croit à la résurrection, on croit que de petites actions, des attitudes simples peuvent changer la qualité de la vie. Si on aime la vie, on ne se tait pas, on réagit devant les pouvoirs destructeurs de toutes sortes.

 

L’espérance commence par mon corps, par mes relations, par mes solidarités, par mes convictions, par mon coeur…

 

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L’espérance n’est pas une théorie scientifique sur le monde et les relations humaines… L’espérance n’est pas un discours théologique bien logique…

 

L’espérance c’est ce quotidien habité de sens : le retour à la maison pour manger une soupe chaude quand il fait froid… être accueilli et échanger des sourires…

L’espérance c’est savoir qu’il y a des bras ouverts qui nous attendent et môme quelques souvenirs à partager de nos expériences, de nos racines, de notre culture.

 

L’espérance c’est la vie du fleuve, celui près de chez nous, et pour cela il faut préserver son intégrité… L’espérance c’est redécouvrir le ciel bleu malgré la pollution.

L’espérance c’est la possibilité de continuer la famille humaine liée à tous les vivants, à la Terre, cette Terre notre corps, notre patrie. L’espérance c’est oser dire simplement les choses qui nous font vivre, qui produisent le bien-être du sens. Le sens est une forme de bien-être, le non-sens est un malaise… C’est pour cela que nous n’arrivons pas à vivre sans espérance. Le manque d’espérance nous mène à la mort.

 

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Et nos projets de société ? Et nos utopies collectives ? Que dire de tout cela ? Je ne parlerai pas beaucoup de tout cela aujourd’hui. Une des choses qui me vient fort à l’esprit c’est l’idée que nous faisons un seul corps avec le monde entier, avec le cosmos. L’humanité est un tout avec le cosmos, un tout diversifié, multiforme. Dans ce sens, en termes chrétiens, la résurrection du Corps est un projet social qui voit l’humanité comme un tout, un projet de vie qui touche l’ensemble de notre corps. La Résurrection devient aussi un projet éthique et politique quand nous comprenons ensemble que le bonheur nous est une nécessité et que nous rejetons le pouvoir de domination, le pouvoir aveugle et sans limites imposé par quelques-uns. Peut-être sommes-nous devant une nouvelle utopie ou devant un discours sur des vieux rêves de l’humanité…

 

(…)

 

Peut-être sommes-nous invité-e-s par la Vie à repenser l’humain, à le comprendre à nouveau, à le vivre et à le dire autrement… Mais cette tâche appartient à chacun et à chacune. Personne ne peut la faire à notre place… Découvrir cette responsabilité personnelle et commune, c’est la grandeur de notre temps… Ouvrir des espaces de créativité pour de nouvelles attitudes et de nouveaux comportements, c’est le grand défi du nouveau siècle qui débutera bientôt.

 

C’est cela aussi l’espérance en action et l’utopie de l’espérance. Nous avons une responsabilité urgente… rebâtir l’espérance à partir de la simplicité du quotidien, réapprendre à dire ce que nous aimons… Le moyen de changer politiquement notre monde, c’est d’écouter notre expérience, d’écouter le coeur de la vie en nous, sa complexe simplicité et de nous laisser convertir par les choses qui semblent folie ou dérision selon le monde des « tout-puissants ». L’espérance ouvre les portes à l’imagination créatrice, voie privilégiée pour ouvrir des chemins alternatifs.

 

De l’espérance, il faut en parler poétiquement, dans un langage symbolique, indirect…

 

C’est pour préserver la liberté, pour permettre que l’espérance soit espérance, pari renouvelé pour la vie, qu’il faut que nous soyons des poètes de l’espérance.

 

Ma parole sur l’espérance semble inondée d’imprécisions, mon discours se montre un peu flou… mais c’est bien cela l’expression historique de notre espérance aujourd’hui.

 

Nous qui n’espérons pas dans la force des chars, des cavaliers, des armées, nous qui n’espérons pas dans la force des généraux et des techniciens, ni dans le profit du marché économique international, nous saluons de loin l’objet de notre espérance… Notre attente creuse de plus en plus le désir de la voir prendre chair dans notre corps entier.

 

C’est humblement et patiemment, à tâtons, dans la simplicité, que ce qu’on espère devient force de notre présent et semence de notre avenir.

 

IVONE GEBARA, théologienne brésilienne

Montréal, le 17 août 1995

 

1 Communication adressée aux quelque 60 participantes à la journée de partage du 17-08-95 et parue dans le Bulletin de l’Entraide, octobre 1995. Nous remercions Suzanne Loiselle, présidente, de nous avoir gracieusement autorisées à reproduire des extraits de ce texte dans notre revue.