CONFIDENCES TEMPS DE SILENCE ET TEMPS D’EXIL

Ivone Gebara

 

Un jour quelques amis-es m’ont demandé : « Parle-nous de ton exil ! Racontenous quelque chose de ce silence imposé où tu as été « obligée » d’entrer ! Serait-il un temps différent des autres ? Est-ce que les heures sont plus longues ou l’atmosphère plus agitée ? Pendant ce temps, quelque chose de nouveau, de spécial serait-il en train de se révéler ? Est-ce que ce sont des heures marquées par la souffrance, par l’ennui, par le sentiment de vivre une injustice ? Ou y a-t-il quelque chose d’autre que tu vis, que tu expérimentes et que tu pourrais nous partager ?

 

Je n’ai pas de réponse à toutes ces questions mais cette invitation amicale me fait réfléchir, elle me fait creuser en ma propre terre, me fait agiter les eaux de mon propre puits… À vrai dire, mon silence n’en est pas vraiment un. C’est un discours différent qui vient d’ailleurs…

 

Et je le confesse maintenant, cet « ailleurs » je n’ai pas bien compris les ordres de ceux qui veillent à « l’ordre sacré ». Je n’ai pas compris leur raisonnement, ni leurs craintes, ni les chemins de justice et de vérité qu’ils proposent. Je les sens cachés derrière des lois, des systèmes de pensée, des disciplines pleines de minuties, mais vides de la densité du quotidien.

 

Est-ce que le fait d’écrire au sein de mon silence et de mon exil briserait ce silence ? Je crois que je ne brise rien et c’est en grande partie grâce à (Initiative de mes ami-e-s. Pour vous, mon exil et mon silence n’existent pas parce que nous poursuivons ensemble le dialogue dans la « patrie de l’amitié », patrie où l’on ne tait pas la parole mais où s’ouvre un chemin pour la libre expression et pour les confidences.

 

Les ami-e-s n’exilent jamais et ne demandent pas aux personnes de se taire, mais trouvent les moyens d’établir la communication, d’exiger le respect du droit de parole afin que la dure solitude puisse être habitée. Et c’est ce qui arrive aujourd’hui, je partage des émotions, je fais des confidences répondant ainsi au droit de l’amitié. Je vous parle de mon temps, ce temps spécial rempli d’apprentissages et de défis. Le temps de l’exil est surtout celui de la découverte mais I faut bien le dire, c’est au prix de l’éloignement de la maison, de l’ennui des visages que j’aime, de l’absence de chaleur, de l’éloignement de la mer, du ciel et des palmiers, de l’ennui des voisins et voisines…

 

Il y a eu aussi la découverte des autres exilé-e-s. Oui, parce que mon exil est un exil doré dans lequel « le silence obséquieux » devient une invitation à la parole, à la curiosité, à (Intérêt, à la solidarité avec beaucoup de personnes. Ici, dans cette capitale de l’Europe, les vrai-es exilé-es, les réfugié-es sont fortement gardé-es et maltraité-es. Ils et eHes vivent presque comme des prisonniers, des prisonnières des antiques casernes, surveilIé-es par des chiens, des chevaux et des cavaliers bien armés.

 

Ce ne sont pas n’importe quels exilés qui méritent de tels traitements. Ce sont les pauvres qui, de toute façon et où qu’ils soient, sont marqués et facilement reconnaissables. Il suffit de regarder leurs visages, leur couleur, leurs vêtements, de vérifier leurs bourses, fe n’ont ni cartes de crédit, ni lettres de recommandation, ni assurance-maladie. Leurs documents ne sont pas « en ordre », leur vie d’ailleurs ne suit pas « l’ordre »… te parlent difficilement la langue du pays, ont peine à lire et à signer les papiers qu’on leur présente, te demandent simplement Faste, peut-être pour mourir en dehors de leur pays, parce que, bien qu’ils aient une patrie, elle n’est plus la mère qui accueille ses enfants. La « mère-patrie » est dominée par tes pouvoirs en place, par les pays puissants, par les hiérarchies nationales et internationales, raisonnables et non raisonnables…

 

Voyant ces exilé-e-s, je constate que mon exil est « doré », rempli de privilèges. J’ai de la compagnie musicale de Bach et de Beethoven, fait le pain, le fromage et le vin, j’ai des surprises agréables venant de nouvelles et d’anciennes amitiés. L’exil des pauvres est accompagné d’une peur constante. À toute heure peut arriver un ordre mettant fin à l’exil ou pire encore, une annonce du retour à la terreur qu’ils fuient sans penser.

 

te vivent un type de silence presque insupportable et souvent se taisent devant les cris de soldats, les ironies dont ils sont l’objet. Us doivent avaler les insultes et contenir leur immense désir de réagir.

 

Mon exil est un de qui sait pouvoir en sortir, pouvoir même le refuser, de qui peut « éloigner ce calice ».

 

Le temps de l’exil est en effet un temps de découverte… C’est le silence intérieur qui chaque jour s’impose à moi. C’est ma propre vie qui m’invite à le vivre. Le verbiage ou les théories sur tout sont abondants. Les exclusions des uns et des autres sont nombreuses… La liberté dont on parie est tellement défigurée qu’on ne sait plus ce qu’on appelle liberté.

 

Il y a un bruit de voix et de machines presque assourdissant, bruit qui étouffe la musique des choses et des gens. Je sens parfois que nous perdons « quelque chose » sans trop savoir ce que c’est et nous cherchons dans la nuit obscure ce « quelque chose » avec des lampes à demi éteintes. Serait-ce un sentiment propre à l’exil ? Je ne crois pas. Souvent j’ai ressenti cela avant de marcher sur ces terres. Aujourd’hui, je sens en moi quelque chose qui s’approfondit, devient davantage chair de ma chair. il n’est pas question de laisser la lutte, mais bien de chercher d’autres chemins pour l’affronter. I ne s’agira pas, non plus d’entrer « en retraite », mais plutôt d’écouter les autres voix qui se cachent sous ces bruits.

 

Le sentiment de ne plus connaître « le chemin » semble s’immiscer en toutes choses, môme dans mes pensées les plus intimes. Par ailleurs, l’expérience de la fragilité et de la beauté de la vie semble faire irruption avec force. C’est une expérience douloureuse mais qui fait du bien, qui blesse et guérit, qui crée de l’angoisse et ouvre des brèches d’espérance. Étrange paradoxe touché du doigt plus intensément dans le silence de l’exil. Mon silence de tant d’années vécues m’expose d’une certaine manière, à moi-même, à ce que j’ai vécu et à ce qui me reste à vivre. Et j’espère que ce reste qui est devant moi cache quelque chose de simple et de bon…

 

Je crois que c’est parce que nous sentons une beauté cachée dans les choses, une intégrité qui perdure malgré la destruction, que les cris de guerre, les forces de mort, les discours de conquête nous blessent l’âme et nous répugnent toujours davantage. Oui, nous blessent l’âme parce qu’ils blessent notre monde, notre corps, nos rêves. Et de là vient « le désir de la beauté », une beauté qui est un besoin de justice qui brûle comme la soif aux jours de chaleur intense ou comme la nostalgie de quelqu’un qui est parti. La beauté de la vie réapparaît dans les choses simples, dans la fragilité du quotidien, comme un vide, un regret difficile à exprimer.

 

Quels seront les prochains accords de ma partition ? Les prochains « tempos » de mon temps ? Le temps de l’exil est celui des questions sur le temps qui vient. L’aujourd’hui est peuplé par le temps du « retour », par le temps de demain.

 

L’exil m’impose à moi-même un silence intérieur, silence des personnes qui savent qu’elles « ne savent pas ». Silence des personnes qui veulent poursuivre la lutte, sans trêve, en faveur de la justice et dans l’inaccessible chemin de la miséricorde. Silence des personnes qui perçoivent l’inconsistance des discours théoriques sur Dieu, l’inconsistance des pouvoirs qui s’établissent au nom de Dieu, inconsistance des ordres donnés au nom de Dieu ! Ce temps de silence me conduit même à un certain « athéisme ». D’avoir entendu tellement de paroles sur Dieu, au nom de Dieu, à cause de Dieu, je cherche maintenant le silence de Dieu, non pour faire le plus grand des Mystères, mais pour ne plus entendre les certitudes des maîtres du savoir religieux

 

En exil, tout arrive différemment. I semble que les exilés ne s’expriment presque pas, mais les choses continuent de parler en nous, elles nous blessent, nous font souffrir… En exil, on espère l’imprévu, l’événement qui pourra ouvrir des chemins différents, allumer des lampes qui vont permettre de mieux voir et de moins tomber… L’exil est peuplé d’espérance… Espérance, nom de femme, quelques-unes portent ce nom. J’ai connu ici quelque Espérance, « Maria de la Esperanza » ou simplement Esperanza… dans l’espérance de leurs noms, elles portent dans tour corps une fermeté imperceptible. Et dans leurs pas quotidiens, elles finissent par révéler le connu et l’inconnu de chaque espérance.

 

Temps d’exil : temps d’apprentissage, temps de nostalgie, temps d’espérance, temps de grossesse à haut risque, temps de risquer l’avenir.

 

Bruxelles, mars 1996.

 

1 Texte publié récemment dans ta revue brésilienne Tempo E Prasença et traduit par Marie-Béatrice Lamarche. Nous remercions l’Entraide missionnaire d’avoir autorisé ta parution de cet article dans L’autre Parafe.