DE FIL EN AIGUILLE

DE FIL EN AIGUILLE…

une « bonne soeur » devient féministe

 

Réjeanne Martin, s.s.a.- Vasthi

 

Une « bonne soeur féministe » : y a t-il de quoi surprendre ? surprendre qui ? A partir de quoi ? Il y a parfois, comme celui-là, de ces rapprochements qui allument des étincelles. Et pourtant être féministe, pour une « bonne soeur » comme pour toute autre femme, fait partie de l’essence même de sa condition humaine : née et devenue progressivement femme. Être une « bonne soeur », c’est un accident ontologique : on choisit la vie religieuse comme un moyen de se réaliser. Quoi qu’on en ait véhiculé de l’intérieur et de l’extérieur, la vie religieuse n’est pas une fuite du monde. Elle ne situe personne ni au-dessus des autres humains ni au-delà de la condition humaine. Elle ne fait que rendre compte que les voies d’accomplissement de son humanité sont multiples. Elle signifie, au-delà des difficultés à s’y maintenir tout court et solidaire au surplus, que l’impossible apparent demeure accessible. Défi quotidien. Avec l’âge, il devient cependant plus facile de lire son expérience et de donner sens au chemin parcouru. Je vous partagerai donc aujourd’hui comment le fait d’être féministe s’est inscrit dans ma vie de « bonne soeur » indissociablement liée à ma vie de femme.

 

Une enclave et un refus (1930-1948)

 

Septième enfant d’une famille de douze. Deuxième fille plantée à la suite de quatre garçons et suivie d’un autre garçon. En termes de moeurs, j’ai été initiée par mes frères aux jeux du pouvoir, de la négociation, des luttes, du partenariat aussi. Il n’était pas question, ni pour ma mère ni pour moi, que mes frères m’évincent de leurs jeux ni me relèguent aux tâches domestiques qu’ils devaient partager eux aussi. MAIS, car malgré tout il y eut un MAIS… C’est à l’âge des sorties avec les filles que les garçons entreprirent de m’utiliser comme une « femme de service ». Surchargée, maman n’arrivait pas à repasser chemises et pantalons de tous ces beaux éphèbes. Alors, je mettais à profit les leçons qu’eux-mêmes m’avaient apprises : je négociais ces tâches… Ma résistance les renvoyait souvent au fer à repasser ou au cirage des chaussures. Et puis, que de fois ai-je souffert de voir ma mère courbée sous le poids de la fatigue, car d’elle tous réclamaient qu’elle ait le temps de tout faire. Que de fois l’ai-je entendue nous réconforter par ces paroles déchirantes : « Ne craignez pas pour moi ; je n’ai pas peur de la mort… Je vais enfin me reposer ». Une larme au coin de l’oeil et un creux dans l’âme, je me promettais déjà de refuser cette façon « d’être-une-femme-au-service-des-hommes ». Avant la lettre, parce que née femme, je commençais à devenir féministe.

 

Sous les jupes… une féministe s’éveille (1948-1960)

 

Entrée en communauté en 1948, je choisissais clairement une double profession, – celle de l’enseignement supportée à long terme par une communauté et celle d’un style de vie matérielle et spirituelle qui garantissait mes aspirations mystiques.

 

Durant les années du noviciat et des voeux temporaires, je m’identifiai à la fondatrice Esther Blondin comme à une femme revendicatrice de son autonomie et de sa dignité, et condamnée au silence par les forces du pouvoir institutionnel. Que Mgr Bourget soit proclamé fondateur de notre congrégation au même titre que Esther Blondin me mettait en rogne. Que l’abbé Maréchal, aumônier à la maison-mère de l’époque à St-Jacques de Montcalm, s’immisce dans les affaires internes de la communauté et fasse destituer la fondatrice de sa fonction de supérieure majeure, faisait gronder ma colère. Que Rome situe la fondation de la congrégation à St-Jacques plutôt qu’à Vaudreuil, et que soit refusée à la fondatrice la correction de cette erreur, faisait éclater ma rancoeur. À cette époque, la rigidité des structures et l’appel à la soumission enfouissaient les plus nobles aspirations sous le silence d’une apparente résignation. Mais des pratiques de la vie religieuse – comme l’examen quotidien de ses attitudes et comportements, la méditation régulière de la Parole, la contemplation de ceux et celles surtout qui nous précèdent dans la foi – et la liberté intérieure que développaient ces exercices gardaient bien vivante la conscience aiguë de notre situation d’infériorité devant les hommes d’Église. Ce que je n’osais dire à haute voix, je le méditais et m’en pétrissais pour que, un jour, marchant à la suite d’Esther Blondin, il me soit donné de revendiquer pour moi et pour les autres femmes la reconnaissance de notre égale valeur en dignité et en droits.

 

Dans l’action communautaire… une féministe se forge (1953-1970)

 

Pour tout ce qui concerne le fonctionnement de leurs institutions, il faut reconnaître que les religieuses étaient des femmes très autonomes. Tous les postes étaient détenus par les religieuses : de la cuisine à l’administration générale. Nous devions développer des habiletés qui nous permettaient d’assumer sans dépendance à peu près toutes les tâches, allant du sapin à planter et des matelas à transporter jusqu’à la représentation dans divers organismes, du repassage à la gérance comptable.

 

Soudain le paradoxe surgit. Au moment de la transformation de nos institutions privées (hôpitaux, écoles) en établissements publics, nous perdions du coup toutes nos compétences antérieures. Lors de certains événements que je pourrais décrire et dater, j’ai vu se tramer sous mes yeux des jeux de coulisse par lesquels des hommes ont réclamé et obtenu comme leur dû les premiers postes administratifs. Les religieuses qui les détenaient jusqu’alors étaient reléguées au rang de préposées aux admissions, secrétaires de direction, responsables des horaires et du déroulement des cours, etc…C’était le comble ! Ma douleur s’avivait au contact de ces injustices qui rayaient des « bâtisseuses du Québec » de la mémoire collective québécoise. Et dire qu’aujourd’hui Église et État cherchent à nous récupérer dans des rôles de suppléance bénévole… Faut-il en rire ou en pleurer ? Mais attention, les religieuses sont des femmes de plus en plus averties…

 

Dans l’action pastorale… une féministe dénonce (1960-…)

 

Bien des événements servirent de rampes de lancement à une prise de parole de plus en plus libre, dénonciatrice et solidaire.

 

Je pense notamment à l’Année internationale de la femme (1975). Des religieuses et des laïques du diocèse de Montréal mirent sur pied une recherche-action sur « la femme agent de changement dans l’Église ». Initiée et mise en forme par des femmes, constituée par les souffrances et les aspirations des femmes, cette recherche fut finalement éditée sous la signature d’hommes d’Église.

 

La même année, le document romain sur le sacerdoce des femmes déclenche de vives réactions et me convainc, ainsi que d’autres croyantes, que l’accès à l’égalité dans l’Église catholique ne descendra pas du haut de la pyramide. Je comprends alors qu’il appartient aux femmes de faire avancer leur cause à partir du terrain où elles décident de mettre les pieds.

 

Que dire de l’incommensurable tristesse que je partageai avec tant de femmes à l’occasion des visites et des écrits de Jean-Paul II. Rappelons-nous : l’insulte à Theresa Kane aux États-Unis en 1980, l’éloge de la « vocation au service » offert aux femmes lors de la canonisation de Mère Léonie au Québec en 1984, et l’éminente lettre sur la dignité des femmes en 1988, et quoi encore… Un vrai récidiviste, pardieu !

 

Dois-je avouer que mes implications dans divers comités diocésains durant les années 60, ma pratique comme responsable de pastorale depuis 1971 et la fréquentation des célébrations liturgiques paroissiales sont les terrains où j’ai le plus douloureusement ressenti le mépris, voire même la négation de ma dignité de femme. Le faire remarquer, le dénoncer et revendiquer le respect m’ont aussi valu, en ces lieux, d’être renvoyée aux règles institutionnelles de la soumission et du silence.

 

Masochiste, mais non. Espérante oui, comme le sont d’autres femmes engagées sur le terrain social et politique. À cause même de notre appartenance, nous avons commencé et achèverons un jour de briser les chaînes et les barreaux qui emprisonnent les femmes dans une situation d’infériorité, encore largement maintenue et justifiée par un discours patriarcal fondamentalement misogyne. Notre égalité en dignité et en droits, elle est inscrite dans l’image que nous sommes nous aussi de la divinité.

 

Dans l’action solidaire… une féministe construit (1978-…)

 

Une invitation à faire partie du Collectif L’autre Parole panse d’abord mes blessures…, puis donne à ma parole isolée un appui qui la décuple. C’est dans cette Ecclesia de femmes chrétiennes et féministes – solidaire d’un immense réseau des femmes – que ma foi, mon espérance et mon amour ont pris une nouvelle assurance. Ensemble, à la suite de tant et tant de femmes de la Tradition chrétienne et appuyées sur la pratique de Jésus, nous travaillons à libérer les femmes de l’oppression du discours religieux monochrome et traître aux femmes. De plus en plus nombreuses les femmes investissent l’appareil théologique. Avec elles et à partir du « lieu théologique premier de nos expériences de femmes », nous avons entrepris de nous redonner notre mémoire de chrétiennes… et de la livrer aux autres femmes

 

comme le Pain et le Vin de la VIE

qui demeure à jamais agissante déjà ici-bas

dans nos vies personnelles

dans nos vies de travail

dans nos vies de famille

dans nos vies de communauté…

 

C’est de cette Ecclesia de femmes chrétiennes et féministes que se dresse au-dessus de vents et marées

une « bonne soeur » reconnue et aimée comme femme

une « bonne soeur » résolument solidaire dans la lutte contre toute forme d’oppression faite aux femmes

une « bonne soeur » définitivement tendue vers son devenir éternel.

 

Une « bonne soeur féministe » : oui, assurément. Une « bonne soeur unique » : non, bien sûr. Peu nombreuses sommes-nous, peut-être ! à cause d’une part de l’acculturation patriarcale et de la dépendance d’un discours religieux investi, dit-on, d’une autorité divine ; à cause des expériences de vie moins propices à la revendication ; à cause sans doute aussi de la peur…

 

À toutes ces femmes des communautés religieuses que l’institution ecclésiale considère encore trop souvent comme des servantes du pouvoir et de ses privilèges le Collectif L’autre Parole garde sa sororale et solidaire tendresse.