D’OU VIENT L’INFERIORISATION SOCIALE DES FEMMES ?

D’OU VIENT L’INFERIORISATION SOCIALE DES FEMMES ?

 

par Jeannine Deroy

 

Le phénomène de l’infériorisation sociale des femmes devant les murs du pouvoir me pose de plus en plus de questions. Au nom de quelle idéologie a-t-on légitimé des valeurs véhiculées dans des stéréotypes quasi éternellement définis ? Jusqu’où faut-il reculer dans le temps pour comprendre ?

 

Ces questions m’ont amenée à participer au niveau de la maîtrise des arts {éthique) au Séminaire « Idéologies et féminisme ». Voici donc quelques réflexions que j’ai le goût de partager avec vous.

 

Une pensée de Françoise d’Eaubonne dans La. Femme avant le patriarcat inspire ma curiosité .

 

« C’est à travers les mythes et les techniques que nous pourrons saisir et cerner la coupure qui sépare deux étapes marquées par l’un ou 1’autre sexe. »

 

Jetons un regard de ce côté. Le nomadisme étant porteur de tabous misogynes, les femmes obligent les hommes à passer au sédentarisme. C’est l’époque de la révolution mésolithique (12 000 à 6 000 ans av. J-C). A cette époque serait apparue une ségrégation possible des sexes et des techniques : agriculture aux femmes, chasse et pastorat aux hommes. Des communautés de femmes se créent également. On leur doit la révolution agraire au Proche-Orient. Nous entrons alors dans l’ère néolithique (6 000 à 2 500 av. J-C) , marquée par une présence féminine impressionnante. Evelyne Reed, anthropologue féministe, note que les femmes de ces cultures agraires ne sont pas bellicistes. La guerre apparaît avec le patriarcat. Cette culture ignore également l’autorité centrale et la division. classique du travail. Toute trace de religion au sens où nous l’entendons n’existe pas ; on a donc la divinité lunaire A laquelle on attribue la fécondité. C’est le culte ‘Terre-Mère ». Les femmes ensevelissent les morts. Avant 4 000 av. ·J.-C. les récoltes de graminées et la domestication du bétail étaient de civilisations ; ·prépondérance féminine. Sur les bords de 1’Elbe, au Danube, en Macédoine et en Bulgarie les femmes contrôlent et perfectionnent les instruments propres à l’agriculture.

 

L’ère mégalithique (2 500 av. J..C.) avec la découverte du bronze et le trafic maritime, amène un renversement de pouvoir symbol1isé par les menhirs, pierres dites masculines et les dolmens dites féminines. Nous les trouvons en Egypte, sur la péninsule Ibérique et dans le Midi de 1a France. Il s’agit de sociétés semi-agraires où s’affrontent communautés féministes et missionnaires du jeune patriarcat. Alors le culte solaire remplace.la re1igion luna1re, le rite du feu celui de Terre-Mère, les morts sont incinérés. Le bâtisseurs de menhirs ont un caractère guerrier : des remparts s’installent autour des villes, arcs et flèches font leur apparition.

 

Le mythe de Déméter et de sa fille Perséphone marque le passage au patriarcat. Perséphone se fait voler par Hadès pour être emportée sous terre. Déméter exprime sa colère au dieu Soleil : « Eh bien, si tel doit être le destin naturel des filles, que périsse toute l’humanité. » Nous assistons par la suite à la révolte des agricultrices contre les pasteurs : si les femmes menacées de rapt, de viol, si le choix de leur époux ou de leur amant, si le produit de leur travail leur échappe, elles se « mettent en grève ». L’homme et la femme vont alors conclure un contrat qui divise la gestion du sol nourricier. C’est le début du semi-patriarcat.

 

Les femmes celtiques tiennent encore une place importante : possession commune de la terre et du troupeau par contrat. Elles choisissent leur mari. Le divorce se fait facilement. Si l’homme est chef de famille il n’est pas nécessairement chef du couple. C’est l’égalité ou l’inégalité des fortunes qui décide de la supériorité sociale et non le sexe. Si l’épouse est riche, son époux est dit en « puissance de femme ». Le futur guerrier va s’instruire auprès des femmes guerrières. De plus la femme celtique exerce le sacerdoce, la prophétie et la science magique. Aux premiers siècles du christianisme les évêques empêchent la femme alliée au sacré d’assister À la célébration de la messe. L’on se donne comme mission d’arracher la femme À l’indignité du paganisme. Le culte marial lui est proposé comme modèle. Le mariage sacrement prône le respect de la mère. Avec l’apparition du droit romain, la fermeture aux femmes des fonctions guerrières et sacerdotales, l’image de la femme séductrice et dangereuse, la femme celte se voit en perte de pouvoir. Les héroïnes seront des épouses irréprochables. La femme aimée est tour à tour énigmatique ou exemplaire. C’est la femme dans un monde de rêve pour la séparer du monde, pour taire sa parole.

 

Il est possible d’observer à travers cette évolution de rites, de mythes, de culture.et de symboles combien une idéologie culturaliste peut déclencher tout un système légitimant des valeurs dites masculines ou féminines qu’un pouvoir patriarcal en gestation veut mettre en place pour justifier ses normes et ses comportements.

 

Au coeur des âges, ce pouvoir s’intensifie avec certains philosophes tels que Platon, Aristote, premiers inspirateurs de la théologie scolastique ; à un âge plus contemporain, la psychologie freudienne a légitimé certains soins psychiatriques inhumains l l’endroit des femmes pour les maintenir, les enfermer dans des modales non menaçants pour le dit pouvoir. Et la sociobiologie, dernière trouvaille de l’heure, plus subtile celle-là, tend à prouver scientifiquement l’infériorité des femmes au niveau même de sa constitution biologique : son cerveau en particulier. Imaginez les conséquences •••

 

Ce qui découle de ce pouvoir de mâle progressif dans le temps : une situation de rapports de force pour nous. C’est à ce niveau que se situe la lutte. Il n’en tient qu’à nous de devenir de plus en plus conscientes, de garder l’oeil vigilant, de donner force à l’autre parole qu’est la nôtre, de solidariser notre action avec toutes les femmes, les plus opprimées, dans l’Espérance de cette Bonne Nouvelle de Jésus.

 

« L’Esprit du Seigneur ••• m’a envoyé porter la bonne nouvelle aux pauvres … annoncer aux captifs la délivrance ••• rendre la liberté aux opprimés ••• »

(Luc 4-,   18-20}