EDITORIAL

EDITORIAL

 

L’ENGAGEMENT SOCIAL

 

Ça fait des semaines que je ne parviens pas à trouver un peu de temps pour rédiger ce foutu texte… mes engagements sociaux m’accaparent trop ! Voilà bien l’ironie de la situation !

 

J’aimerais fournir ici une vision bien personnelle de l’engagement social, vision qui, par ailleurs, fait largement écho aux préoccupations développées dans le Collectif. On peut avoir différentes attitudes, diverses manières de vivre l’engagement social. Pour ma part, il constitue une réalité joyeuse où se vivent des complicités, des solidarités dynamisantes. Je prends plaisir à militer, à rencontrer des personnes qui partagent les mêmes utopies, des personnes chaleureuses qui me gonflent le coeur d’espoir et de tendresse. Certes la réalité est moche, injuste, déprimante ; on peut parfois avoir le sentiment de piétiner. Malgré le sombre tableau qui se dresse devant nous, je ne prise guère les visions austères, culpabilisantes de l’engagement ; elles deviennent trop souvent des

décalques de la réalité et ont des effets démobilisateurs sur les personnes. Notre implication, par son approche de la situation sociale, sa pratique des rapports humains doit au contraire nous donner un avant-goût de ce que peut être un monde différent.

 

L’engagement social, c’est une manière de dire bien haut et bien fort notre foi en un monde meilleur. Nous sommes convaincues que notre Dieue ne nous a pas voulues pauvres, souffrantes, maltraitées mais qu’au contraire nous sommes appelées à être des sujettes vivantes, « debouttes », dignes. Notre engagement se fonde sur la tradition chrétienne tant biblique qu’historique.

 

Au plan biblique, nous avons pris au sérieux la promesse de libération de toutes les opprimées ; nous aussi nous aspirons à un pays où coule le lait et le miel. Nous disons notre filiation avec les prophètes qui maintes fois ont rappelé que l’amour de Dieue doit se traduire dans l’amour de nos soeurs et de nos frères. Nous nous sentons confortées dans nos actions parce que nous savons que le Christ détestait l’injustice, les inégalités et que {es plus démunies ont trouvé grâce à ses yeux. Au plan historique, nous voulons poursuivre la mission de toutes celles qui, avant nous, ont donné à l’Église son supplément d’âme. Elles sont nombreuses celles qui ont refusé les inégalités, qui ont voulu assurer à toutes le droit à l’éducation, qui ont donné du pain aux affamées et un toit aux sans-logis. Elles nous inspirent, ces femmes d’hier et d’aujourd’hui, laïques ou religieuses, qui croient en la dignité de toutes les personnes et qui se battent pour l’assomption de toute la communauté humaine vers l’égalité et la justice.

 

L’engagement social, c’est d’abord une vision du monde où toutes et tous ont leur place sur la terre des femmes… et des hommes. C’est aussi une orientation vers le mieux-être et le mieux-vivre collectif, une détermination à ne pas renoncer tant que la situation n’aura pas changé, tant que l’une de nos soeurs ou l’un de nos frères ployera sous le fardeau de l’injustice. L’engagement social, c’est également le « soupçon », l’esprit critique à l’endroit des « évidences » confortables, des beaux discours des Bryan de toutes espèces, c’est le partage complice de nos convictions avec nos proches. L’engagement social, c’est enfin une pratique constante de transformation du monde ; aussi modeste sort-elle, cette pratique s’inscrit inlassablement dans la quotidien de nos existences.

 

L’engagement social m’apparaît de plus en plus comme une option qui se traduit de différentes manières dans l’histoire d’une vie. Nos engagements comme adolescentes, étudiantes, jeunes adultes, mères, travailleuses, chômeuses, retraitées, grand-mères peuvent prendre de multiples formes en fonction de nos disponibilités et de l’évolution de notre regard sur le monde. Au fil des ans, l’engagement se transforme, il y a de nouveaux lieux d’implication, des urgences qui nous entraînent sur des sentiers qu’on n’avait pas nécessairement prévu emprunter. Tout ce qui importe au fond, c’est que nous poursuivions notre route dans la même direction, que notre détermination ne flanche

pas, que nous soyons fidèles à notre parti pris pour l’égalité, la justice et la liberté.

L’engagement social est de toute évidence, à mes yeux, féministe. Ainsi nous comprenons que nos vies privées sont politiques. Cela nous amène à nommer engagement social la pratique des femmes à qui il incombe d’assurer le mieux-être et le mieux-vivre de leurs proches. Les discours officiels nivellent la réalité ; il est question de « familles » qui s’occupent des personnes âgées, des handicapés, des enfants, etc. Nous savons bien que ce sont les femmes qui, pour une large part, assurent la qualité de vie de ces personnes. Cette situation n’est pas isolée, il faudrait sans doute que les femmes s’en parlent davantage, la fassent sortir de l’ombre afin que collectivement nous l’analysions. J’y décèle là des enjeux importants pour la prochaine décennie.

 

Cela m’amène à dire qu’en matière d’engagement social on ne peut pas tout faire. Les femmes se sentent si responsables… plusieurs se brûlent, s’épuisent. Généreuses, elles sont souvent prêtes à s’oublier, à se nier elles-mêmes. Je me permettrai d’être franche : une telle manière de faire n’est par très opportune parce qu’elle mine une possibilité d’engagement à long terme et qu’elle a de quoi effrayer de futures militantes ! La route sera longue, ayons la finesse d’économiser nos énergies et l’humilité de reconnaître que le changement ne repose pas sur nos seules frêles épaules, qu’il est la responsabilité de toutes et de tous !

 

En ces débuts de1991, permettez-moi enfin de vous souhaiter une année remplie d’engagements féconds vécus dans la solidarité, la bonne humeur.

 

Marie-Andrée Roy

pour le Comité de rédaction