LE COURAGE D’UNE AUTRE PAROLE QUI NE PEUT PAS SE TAIRE

LE COURAGE D’UNE « AUTRE PAROLE » QUI NE PEUT PAS SE TAIRE

 

Rita Hazel

 

En mars dernier, le dixième anniversaire de l’établissement du diaconat permanent dans le diocèse de Montréal fut célébré par un congrès et une fête qui ont réuni près de 150 personnes. Quatre « panelistes », dont Madame Marie Gratton-Boucher, de la Faculté de théologie de Sherbrooke, ont alors participé à une table ronde.

 

Pour nous, cet événement soulève une question de justice, non seulement en raison du statut des épouses de diacres et de l’investissement qu’on exige d’elles, mais aussi en fonction du rapport qu’en ont donné les revues officielles.

 

Passe encore que dans son bref résumé des principales réflexions de la journée, L’Église Canadienne ne fasse aucune mention des aspects abordés par Marie Gratton, seule porte-parole d’un point de vue féminin à ces assises (Vol. 2, No 15, 2 avril 1987, p.475).

 

Pour sa part, L’Eglise de Montréal, qui consacre trois pages au sujet, rapporte ainsi la

présentation de Marie Gratton :

 

LE DIACONAT PERMANENT ET

L’AVENIR DES FEMMES DANS L’ÉGLISE

 

Intervention de Madame Marie Gratton Boucher, théologienne (Sherbrooke)

 

Madame Gratton Boucher lève la Boucher se demande si l’ordination de question de l’obligation qu’ont les femmes réglerait la question du rôle des mes de suivre les cours que reçoivent leurs femmes dans l’Église. Peut-être pas ! Pour maris, futurs diacres, pour mieux « servir le bien de l’Église, il importe qu’on utilise le serviteur » du peuple de Dieu. La tous les talents et toutes les compétences, didascalie des apôtres faisant référence à Toutes les disponibilités doivent être en des diaconesses, madame Gratton service dans l’Église.

 

Faudrait-il douter de la pertinence de l’ordination pour les femmes en raison de leurs talents et de leurs compétences qui doivent être « utilisés » « pour le bien de l’Eglise » ?

 

Très étonnée de trouver ce genre de réflexion chez Marie Gratton et ne pouvant croire qu’il s’agissait là de l’essentiel de son message, je suis allée aux sources..

34

Au-delà d’une réflexion sur l’équité des relations entre les membres de la communauté ecclésiale, le texte de la conférencière, riche et courageux, invite « à réviser toute l’ecclésiologie », à transformer « les schémas traditionnels de cléricalisation et de sacralisation », à entreprendre « une conversion radicale des attitudes et des comportements ».

 

Ecoutons-en de larges extraits… (et voyons si le directeur de L’Eglise de Montréal lui « rend justice » dans son compte rendu) :

 

« Le bien de l’Eglise et le bien des femmes : deux intérêts que je me refuse à dissocier, comme je récuse la prétention qu’il faille subordonner le bien de celles-ci au bien de celle-là. (…)

Au Québec, les femmes constituent 65 % des pratiquants et représentent 75 % des personnes laïques engagées dans des activités, pastorales. Qui oserait affirmer que là où elles sont déconsidérées, toute l’Eglise ne se trouve pas, par le fait même, diminuée, humiliée et offensée ? (…)

 

« La quête des femmes vers l’égalité est un signe du Royaume, j’ai la conviction profonde que les valeurs évangéliques sont trahies chaque fois que les femmes sont maintenues dans un état de soumission, de subordination au pouvoir patriarcal. Le fait qu’il arrive au patriarcat de se réclamer de la volonté de Dieu pour exercer sa puissance et pour en abuser, loin d’arranger les choses, les aggrave au contraire. (…)

 

« Tel qu’il se vit, tel qu’il est conféré actuellement dans l’Eglise, le diaconat permanent constitue pour l’épouse du diacre une injustice manifeste. Obligée de suivre une formation spéciale d’une manière assidue et prolongée, elle ne recevra, en fin de course, aucune reconnaissance officielle, elle ne sera pas ordonnée. Elle manifestera tout juste son assentiment à l’ordination de son mari au cours de la cérémonie présidée par l’évêque.

 

« Lui, devra consacrer temps et énergies à un ministère ecclésial non rémunéré, quels que soient les besoins financiers de la famille. Si l’argent se fait rare, cette prestation de services bénévoles peut être cause de tensions entre les époux.

 

« Que dire aussi du sentiment d’isolement, pour ne pas dire d’abandon, vécu par certaines femmes qui voient subitement tous les moments libres de leur mari accaparés par leur fonction diaconale… L’intimité, les loisirs du couple et de la famille en sont vite réduits à la portion congrue. Des femmes m’ontavoué en souffrir. Souvent elles gardent le silence pour ne « pas contrarier la vocation » de leur conjoint.

 

« Forcée de vivre un statut mal défini et souvent sous-estimé, tant par un certain nombre de fidèles que par des pasteurs mal à l’aise devant l’invasion » des diacres dans leur territoire, l’épouse vit souvent un grand désarroi. Il lui faut être disponible, être là sur commande, mais ne jamais s’imposer. Quels que soient ses dons, ses aptitudes, ses goûts personnels, elle devra toujours se contenter d’un rôle de soutien et se résigner à ne jamais recevoir une reconnaissance officielle de l’Eglise. Pour la personne qui y attache du prix, cela peut être une source de souffrance.

 

« Si son épouse décède, le diacre devra renoncer à contracter une nouvelle union. Dans la mort, elle sera encore dévalorisée par l’institution, en tant que femme. Peut-être certaines peuvent-elles trouver une vague satisfaction à la pensée que personne ne leur succédera dans la chambre conjugale, mais cette mince consolation est largement gâchée, il me semble, par le sentiment que le mariage apparaît, aux yeux de la hiérarchie, comme un pis-aller pour !e diacre. L’idéal que l’Église lui propose est le célibat. La mort de l’épouse pave ia voie de la perfection … Triste perspective pour les femmes, même si elles savent que cette discipline ecclésiastique peut revendiquer une origine qui remonte à saint Paul (ITim 3, 8-13) !

 

« Je vois mal que des femmes puissent rêver de se retrouver dans une telle situation. Je sais des femmes qui ont refusé de s’y engager, à la grande déception de leur époux. Je connais des hommes qui m’ont avoué que leur engagement avait mis leur mariage en péril. D’autres admettent (avec ou sans scrupules ?) qu’ils exigent une abnégation peu commune de la part de leur épouse, entraînée souvent dans l’aventure à son corps défendant. (…)

 

« Sans doute aussi existe-t-il des femmes heureuses de leur situation, je leur trouve bien du courage et une dose considérable de patience, de dévouement, d’esprit d’abnégation. Tout cela est-il apprécié à son juste prix par leur époux et par la communauté ecclésiale ? »

 

Marie Gratton considère ensuite « la possibilité du couple diaconal, où l’homme et la femme seraient tous les deux investis d’un ministère ordonné » et en faveur duquel « on pourrait évoquer cette tradition remontant aux Eglises constituées par saint Paul » :

 

« Deux personnes plutôt qu’une seraient cléricalisées . . . Aujourd’hui, on exige des diacres un service bénévole, là où des clercs se consacrant aux mêmes tâches trouvent normal d’être rémunérés. Il faut bien que les prêtres gagnent leur pain. Les diacres, eux, doivent compter sur leur métier « profane* pour assurer leur subsistance et celle des leurs. Si les deux membres du couple étaient ordonnés, n’exigerait-on pas aussi de la femme un service bénévole ? La chose est plus que probable.

 

« Les femmes ont une longue habitude du bénévolat et sont, même lorsqu’elles ont un travail rémunéré, souvent traitées comme une main-d’œuvre à bon marché. C’est une situation qu’il faut corriger et non pas renforcer, je me refuse à croire que Dieu puisse se plaire à l’exploitation des femmes, même (et peut-être surtout) quand elles travaillent pour une bonne cause ! Cela dit, je connais et reconnais les mérites et les grandeurs du bénévolat. Mais il y a une façon de le systématiser qui peut dégénérer en abus et exploiter certaines classes de personnes. De cela aussi il faut être conscients. (…) »

 

Enfin, la conférencière évalue une troisième hypothèse, celle d’un diaconat permanent pour la femme, « à titre personnel et autonome. »

 

.. . »Certains théologiens, par ailleurs farouchement opposés au sacerdoce des femmes consentent néanmoins, aussi surprenant que cela puisse paraître, à considérer la possibilité d’une restauration du diaconat féminin. Car (…) ils peuvent discerner des traces du diaconat des femmes dans la Tradition. »

 

(…)

 

« Dans une visée oecuménique, on peut s’interroger sur l’opinion des autres Églises chrétiennes sur le sujet. L’Église orthodoxe est divisée. Les confessions protestantes ordonnent déjà des femmes diacres. La Haute Église d’Angleterre, après avoir ordonné des diaconesses (laïques), ordonne maintenant des diacres (clercs) ayant droit au titre de « Révérend ».

 

« Les théologiens catholiques, selon la conception qu’ils se font du diaconat (comme lieu de pouvoir, participation au sacerdoce ou non), sont partagés sur la question. A condition que le diaconat ne débouche pas sur la prêtrise et sur les droits et privilèges qui y sont associés, étant donné aussi que les femmes sont bien serviables, souvent utiles, parfois indispensables … ou presque, il est des êtres généreux prêts à leur ouvrir cette porte .. . Rome, vous le savez/ n’est pas de cet avis. Les femmes doivent-elles s’en désoler ? Pour ma part, je vois l’avenir ailleurs…

 

« Ordonner des femmes diacres, serait-ce un bien pour l’Eglise ? Un bien pour les femmes ? Dans une perspective étapiste, pour éventuellement favoriser l’accès des femmes aux centres de décision/ on pourrait peut-être dire oui.  Ainsi, la moitié féminine de l’humanité et la hiérarchie pourraient, selon

certains, « s’apprivoiser ».

 

« Personnellement, j’estime que c’est un cul-de-sac pour les femmes puisque les schémas traditionnels de cléricalisation, de sacralisation ne seraient pas transformés et qu’il m’apparaît urgent de réviser toute l’ecclésiologie. Colmater des brèches, poser des cataplasmes ne règle pas les problèmes de fond. L’Église a besoin d’une conversion radicale de ses attitudes, de ses comportements marqués par le système patriarcal et ses corollaires pernicieux que sont le classisme et le sexisme.(…)

 

« Ce que les femmes appellent de tous leurs voeux, c’est une Eglise vivant un véritable partenariat où l’égalité de tous ses membres se trouve manifestée à travers la diversité des ministères, attribués non pas en fonction d’un système hiérarchique pré-établi et de stéréotypes fondés sur une vision périmée des rapports entre les sexes, mais où chaque femme et chaque homme, en tant que disciples de Jésus, sont impérieusement appelés à participer à la construction du Royaume, mettant l’ensemble de leurs dons au service de tous, sous la mouvance de l’Esprit qui souffle où il veut, quand il veut.

 

« Ainsi, l’Église tout entière témoignerait de sa foi et de son espérance en un Dieu vivant qui fait sans cesse toutes choses nouvelles. »

 

L’Eglise Canadienne conclut ainsi son rapport :

 

« Le grand défi pour cette première génération de diacres permanents, c’est d’être conscients que de la pratique de leur ordre surgira la réponse aux grandes questions que pose la restauration du diaconat dans l’Eglise latine à la suite de Vatican II. »

 

Selon cette revue, l’existence des femmes fait-elle partie de ces « grandes questions » ?