LE REGARD DE JANE AUSTEN

Si vous aimez le cinéma, il est peu probable que la fin des années 1990 ait manqué de vous faire connaître Jane Austen. En effet, de 1995 à 1999, cinq des six romans de cette écrivaine du tournant du XIXe siècle ont été portés à l’écran.

Jane Austen portée à l’écran

Deux excellentes séries de la BBC ont été produites, Orgueil et Préjugés (1995) et  Emma (1997). Les films se sont succédés : Raison et Sentiments (1995, un scénario de Emma Thompson), Persuasion (1995), Emma (1996, avec Gwyneth Paltrow dans le rôle titre) et Mansfield Park (écrit et réalisé par Patricia Rozema). Mentionnons enfin que les personnages masculins du film Le journal de Bridget Jones sont la réplique exacte mais modernisée de ceux du roman Orgueil et Préjugés.

La majorité de ces œuvres respecte, et parfois à la lettre, les romans de Jane Austen. Certains dialogues sont même repris intégralement. Bien qu’on soit resté fidèle à la réserve de l’époque prévictorienne, il se dégage de tous ces films une grande sensualité. De plus, la splendeur des paysages anglais contribue à nous mettre dans une atmosphère champêtre. Enfin, l’oisiveté exceptionnelle de tous ces personnages issus des classes aisées de la société anglaise, étonne et repose. Tout cela est pittoresque et tout à fait rafraîchissant.

Regard sur la nature humaine

Si d’aventure, on décidait de lire Jane Austen « dans le texte », il ne faudrait toutefois pas s’attendre à retrouver cette sensualité du mode de vie à l’anglaise. Ce monde décrit par les auteurs modernes, l’écrivaine y baigne ; elle n’y voit rien de poétique ou d’insolite. Elle ne s’étend donc pas outre mesure sur la description des paysages ou des coutumes de l’époque et, sous sa plume, les échanges de regards, de paroles et de poignées de main sont présentés avec une certaine sécheresse. Pour ses contemporains sans doute, ils parlaient d’eux-mêmes. C’est nous qui ne savons plus lire l’extrême audace de l’effleurement d’un poignet.

Six romans, six histoires d’amour classiques, se soldant par six mariages, certains doubles ; le génie de Jane Austen ne se trouve pas non plus dans l’originalité de ses intrigues. Ici un homme qui aime une femme qui ne l’aime pas tout de suite et là, une simple inversion des rôles. Ici, un homme et une femme qui se sont toujours aimés sans le savoir, et là deux êtres qui se détestent avant de s’éprendre. Ici enfin, l’amour discret qui dure depuis toujours et là, celui qui après des années, renaît de ses cendres. Voilà toute la trame de ses romans.

Qu’est-ce qui fait alors, qu’après 200 ans, on savoure encore l’oeuvre de Jane Austen ? Comment peut-on comprendre qu’en ces temps où tout est avoué tout de suite, dénudé et touché, l’on puisse apprécier ces échanges de paroles courtoises mais souvent futiles, ces gestes furtifs, ces regards à peine appuyés ? Comment comprendre qu’il existe encore aujourd’hui de si grandes admiratrices et admirateurs de Jane Austen qu’on leur attribue le nom de « janeites », et que l’on puisse parcourir l’Angleterre à la recherche des maisons qu’elle a habitées et des lieux décrits dans ses romans ?

C’est à cause de son regard. Le regard de Jane Austen sur la société qu’elle fait vivre est acerbe, caustique, implacable, sensible, tendre et, par-dessus tout, ironique. Jane Austen a regardé vivre ses semblables et en a tiré des leçons d’humanité qui restent, à deux cents ans d’écart, d’une actualité étonnante. Celle qui, en publiant son roman Northanger Abbey une dizaine d’années après l’avoir rédigé, s’excusait du fait que le sujet puisse être désuet, serait étonnée de constater qu’elle a su si bien décrire ce qu’il y a de plus intemporel dans l’âme humaine, qu’on puisse encore la lire avec délice en 2005.

La droiture et la perversité, l’innocence et l’intérêt, l’avarice et la gratuité, l’intelligence et la bêtise y sont si brillamment mêlés, que ses personnages perdent leur aspect préfabriqué de bons et de méchants pour vivre, simplement. Seules ses héroïnes peuvent parfois rester pures ; mais elles n’en conservent pas moins certains défauts qui nous empêchent de les trouver parfaites. Les préjugés d’Elizabeth Bennett, la naïveté d’Emma Woodhouse, l’esprit d’abnégation de Eléonore Dashwood ou de Anne Elliot qui, considéré comme une valeur à l’époque, semble agacer l’écrivaine autant que nous, sont autant de traits de caractère qui donnent à ces femmes d’un autre temps, toute leur humanité.

Écrivaine au tournant du XIXe siècle

Jane Austen ne s’est jamais considérée comme une écrivaine ; elle n’a atteint la gloire qu’à titre posthume. Ses trois premiers romans (Raison et sentiments, Orgueil et Préjugés et Northanger Abbey), elle les a écrits dans sa jeune vingtaine – entre 1795 et 1799 –, pour amuser les membres de sa famille, les soirs de veillée. Une première tentative de publication pour Northanger Abbey (alors intitulé Susan), s’est soldée par un échec.

En 1800, le père de Jane décide de prendre sa retraite et de quitter sa charge de clergyman pour aller vivre à Bath, qu’elle a en horreur. Quand il meurt quelques années plus tard, il laisse sa femme et ses deux filles demeurées célibataires, dans une situation économique précaire. Elles seront dorénavant soumises à la générosité des fils Austen pour assurer leur subsistance. Pour Jane, ces années sont une période sombre de sa vie et elle n’écrit pas.

En 1808, la femme de son frère Edward meurt en couches, lui laissant la responsabilité d’élever 11 enfants. Celui-ci appellera donc sa mère et ses sœurs à la rescousse et les installera à quelque distance de chez lui, dans une maison de Chawton. Enfin de retour à la campagne, Jane Austen, devenue « dear aunt Jane »,  reprend la plume pour nous offrir trois autres romans : Mansfield Park, Emma et Persuasion.

Dans les mêmes années, elle soumet Raison et sentiments à un éditeur de Londres qui accepte enfin de le publier en faisant suivre le titre d’un laconique « By a lady ». Orgueil et Préjugés, son deuxième roman sera, quant à lui, attribué à « the Author of  Sense and Sensibility ». Ce roman, sans doute le plus célèbre de Jane Austen, aura l’honneur de plaire au régent ; elle lui dédicacera donc Emma, un peu à contre cœur. Mais bien vite après ces premiers succès, l’écrivaine tombe malade. Elle mourra à 41 ans dans les bras de sa sœur bien aimée, alors qu’elle vient tout juste de terminer Persuasion, nous faisant ainsi regretter, avec Virginia Woolf, « les romans qu’elle n’a jamais écrits ».

Jane Austen a été une jeune fille bien de son temps. Bien qu’elle n’ait jamais pu trouver mari (les guerres napoléoniennes privant alors les jeunes Anglaises de prétendants), elle aimait la vie mondaine et se préoccupait de ce qui préoccupait alors toutes les femmes : trouver un mari qu’elle aimerait certes, mais qui puisse aussi la faire vivre dans un confort acceptable. Ce sera aussi une préoccupation majeure pour toutes ses héroïnes et c’est pourquoi les personnages masculins de ses romans seront présentés en mentionnant toujours explicitement le montant de leurs revenus annuels. 

Cet aspect très économique des histoires de Jane Austen leur enlève toute mièvrerie. L’écrivaine n’est pas une « romantique », ce courant littéraire qui fera fureur tout au long du XIXe siècle. Dans sa postface de Persuasion, Henri Plard affirme : « Pour un romantique, l’automne est la saison des orages désirés ; pour Jane Austen, celle où l’on risque d’attraper un bon rhume. »

Le romantisme exacerbé de sa Marianne Dashwood ne sera pas récompensé et celui de sa Catherine Morland tourné en ridicule. Ses histoires d’amour ne se terminent jamais dans une apothéose de sentiments, tant et si bien que ses conclusions en sont parfois frustrantes. Dans Mansfield Park, elle conclut en un petit paragraphe, ce que la lectrice aura mis 400 pages à espérer. À la fin de Northanger Abbey, elle va même jusqu’à nous confier que le héros s’est mis à apprécier l’héroïne simplement parce que celle-ci en était tombée follement amoureuse.

Par ailleurs, si le regard de Jane Austen sur son époque est parfois sévère, on ne peut en conclure qu’elle en remettait en question les valeurs véhiculées. Même la fougueuse Elizabeth accepte avec accablement mais sans révolte le fait que ses chances de faire un « bon mariage »  soient irrémédiablement compromises par l’étourderie amoureuse de sa jeune sœur. Avec sa plume, Jane Austen ne juge rien. Elle se contente de décrire et de révéler.

Mais comment évaluer avec exactitude le niveau des remises en question sociales de Jane Austen ? On connaît peu de détails de la pensée de l’écrivaine, puisque sa sœur Cassandra s’est employée après sa mort, à faire disparaître tout écrit ou correspondance pouvant « compromettre » sa mémoire. Y aurait-on découvert de la révolte concernant son extrême vulnérabilité économique ? Aurait-on pu voir que tous ces mariages où la raison l’emportait sur les sentiments provoquaient chez elle bien plus que de l’ironie ?

La vie, avec une tasse de thé

Mais, pas plus que pour les frissons romantiques, on ne lit Jane Austen pour son analyse sociale ; on la lit pour la couleur de ses personnages. On tombe en amour avec la bêtise de Madame Bennett, l’hypocondrie de Mr Woodhouse, la bonté naïve de Miss Bates, la rudesse de Madame Norris, la bonhomie de Madame Jennings, l’égocentrisme de Mr Elliot et l’extrême modernité de Miss Crawford.

Jane Austen est une conteuse. Avec une tasse de thé, elle s’assied dans notre salon et nous raconte les derniers potins. On s’étonne encore, à la fin du sixième roman, qu’elle puisse nous surprendre au détour d’une phrase ou à la fin d’un paragraphe, par un trait d’une telle vivacité qu’il provoque un éclat de rire. On lève alors les yeux ; Jane nous fait un clin d’œil espiègle et nous sourit, contente de son effet. Vous l’aurez deviné, je suis une « janeite » en attente d’un prochain pèlerinage en terre anglaise !