LES SOEURS ET LA TRADITION ECCLÉSIALE

LES SOEURS ET LA TRADITION ECCLÉSIALE

Louise Roy, s.s.a.- Vasthi

 

La vie religieuse est une institution de l’Eglise et, partant, est régie par cette dernière. Une congrégation ou même une maison religieuse locale ne peut s’établir ni fonctionner qu’en dépendance de l’autorité ecclésiale. Les religieux, femmes ou hommes, ont des rapports avec l’Eglise-institution à trois niveaux : la Curie romaine, les évêques des diocèses, les aumôniers ou les curés des paroisses. Cependant les normes ne sont pas toujours identiques pour les religieux et les religieuses.

 

L’infériorité séculaire de la femme a marqué la législation canonique en vigueur jusqu’en 1983. Voici quelques exemples.

 

– Dans les congrégations de femmes, l’élection de la supérieure générale est présidée par l’évêque du lieu ; s’il s’agit de congrégations de droit diocésain, l’évêque a tout pouvoir pour confirmer ou annuler l’élection. Dans les communautés d’hommes, l’élection se fait par les membres du Chapitre sans le contrôle de l’évêque (Canon 506).

– S’agit-il du renvoi d’une religieuse dans un institut de droit pontifical, la supérieure générale doit déférer l’affaire à la Sacrée Congrégation qui prend la décision : s’agit-il du renvoi d’un religieux qui est dans une situation analogue, Ie supérieur général émet lui-même le décret de renvoi (C. 650,652).

– Avant la profession, l’évêque doit rencontrer la novice pour « s’informer si elle a été contrainte ou séduite, si elle se rend compte de ce qu’elle va faire … ». Rien de tel pour un futur religieux. (C. 552).

– Pour les femmes, le rapport périodique envoyé à Rome doit porter la signature de l’évêque en plus de celles de la supérieure générale et de ses conseillères ; pour les hommes, les signatures communautaires suffisent.

 

À Rome, il n’y a, certes pas, abus de confiance envers les soeursl Elles sont vraiment considérées comme des mineures. Pour donner une idée de leur dépendance de l’évêque, je puiserai dans l’histoire de la Congrégation des Soeurs de Sainte- Anne, fondée à Vaudreuil en 1850.

 

Dans le mandement d’érection, Mgr Ignace Bourget établit clairement « pour le meilleur et pour le pire », la subordination des religieuses à l’autorité ecclésiastique : « Nous voulons que cette Communauté soit toujours sous notre entière juridiction et celle de Nos Successeurs, et sous la direction des Supérieurs (clercs) et Confesseurs que nous jugerons à propos de lui donner ». La première formule de profession, préparée par Mgr Bourget, était synchronisée aux dispositions du mandement : Je, Soeur …, voulant me consacrer à Dieu et instruire les enfants, fais … les voeux de pauvreté, chasteté, obéissance … sous le bon plaisir de Mgr l’évêque à qui je m’en rapporte pour l’accomplissement comme pour la dispense des présents voeux ».

 

Ces textes ouvrent la porte à toutes les ingérences et les légalisent. Il en est survenu dès les origines : quand la supérieure fondatrice voulut faire reconnaître les droits que lui donnaient les Constitutions, l’évêque Bourget régla le conflit en obligeant cette femme courageuse à démissionner de son poste.

 

Dans un institut religieux, le Chapître est l’instance suprême du gouvernement interne ; il peut établir de nouvelles politiques ou modifier des coutumes déjà établies. Tous les membres peuvent faire parvenir leurs desiderata soit directement, soit par l’intermédiaire des déléguées. Chez les Soeurs de Sainte-Anne, la présence de l’évêque a été déterminante dès les origines. C’est lui qui ouvre le Chapitre par ses recommandations, lit le rapport de la supérieure générale ainsi que les demandes

adressées par les soeurs, donne son opinion sur les questions proposées.1 Il se retire et laisse les soeurs discuter sous la présidence de la supérieure générale ; à la fin, l’évêque revient dans la salle capitulaire pour sanctionner les résolutions adoptées et donner son avis sur les points litigieux. Après avoir signé les actes capitulaires, il retourne à son évêché avec la satisfaction du devoir accompli ; les capitulantes ont l’assurance d’être en communion avec l’Église … L’évêque exerce son influence dans le gouvernement de la Congrégation de façons variées. Les soeurs sont-elles demandées pour la direction d’une école à Vancouver, il faut, en plus du vote favorable du conseil général, l’autorisation de l’évêque du lieu et celle de l’évêque de Montréal dont relève la maison-mère. Au début du siècle, la coutume voulait que la supérieure générale aille soumettre à l’évêque les obédiences des soeurs.

 

L’évêque intervient aussi pour des choses de moindre importance :

– En 1890, Mgr E. Fabre écrit à la supérieure générale : « J’ai vu avec déplaisir le récit d’une fête de 25 ans de profession. Les noces de 50 ans suffisent ». (Il ne pouvait pas y avoir de noces d’or puisque la Congrégation ne comptait que 40 ans d’existence.)

– À Victoria en 1913, les deux premières soeurs qui ont suivi des cours d’été en dehors de la Communauté ont dû se prévaloir de la permission de leur provinciale et de leur évêque, puis de l’approbation de Mgr P. Bruchési à Montréal.

– Mgr Fabre a défendu les séances publiques dans les couvents pour sauvegarder « la modestie et la piété  » des élèves. Son successeur, Mgr Bruchési reprend la même défense « d’abord parce que ces représentations faussent l’éducation des jeunes filles en leur donnant le goût du théâtre et de la vanité, et ensuite parce que leur préparation est une perte de temps pour les élèves, un surcroît de fatigue et de distractions pour les maîtresses ».

– Il règle les dates de sortie pour les vacances de Noël et de Pâques, etc.

– Dans les années ’50, le Cardinal Léger défendait aux soeurs de sortir le soir pour quelque raison que ce fût. Ainsi elles ne pouvaient pas s’inscrire à des cours du soir, quand les frères, évidemment, avaient la liberté de poursuivre leurs études à l’université.

 

La Congrégation doit beaucoup aux éminents pasteurs du diocèse mais elle ne leur doit guère l’initiation à une autonomie administrative dans la vie communautaire et apostolique !

 

Dans les hôpitaux, les soeurs ne pouvaient pas travailler dans certains départements. Le rapport à Rome d’une congrégation féminine devait répondre à cette question (la 98e) : « Les soeurs exercent-elles de ces oeuvres de charité (par ex. envers les enfants, les femmes en couches, les personnes ayant subi une opération chirurgicale) qui semblent ne pas convenir à des vierges consacrées à Dieu et revêtues de l’habit religieux ? » Alors quand, en 1896 à l’hôpital de Juneau (Alaska) dirigé par les Soeurs de Sainte-Anne, on a demandé de recevoir les femmes enceintes pour leur accouchement, les soeurs ont dû refuser, à la suite de l’intervention de Mgr Fabre : « il répugne réellement à des religieuses de se trouver en contact avec ce genre de personnes … ». À cause des recommandations des supérieurs ecclésiastiques, les soeurs infirmières n’ont pas suivi le cours d’obstétrique lors de leurs études professionnelles. Mais en 1919 le conseil médical de l’Hôpital St-Joseph à Victoria (dirigé par les S.S.A.) en exige la pratique. Mgr Bruchési, docteur en théologie et en droit canon, trouve le sujet trop délicat pour trancher lui-même la question. Il croit prudent de consulter Rome.

 

Et les curés ? Ordinairement président de la commission scolaire de la paroisse2,

c’est le curé qui fait pression pour avoir des religieuses dans son école ou son couvent.

La formation des futures mères de famille conditionne la qualité de la vie

chrétienne de sa paroisse. Il y a collaboration et échange de services dans l’esprit du

temps entre lui et les soeurs (exemple : soin de la sacristie, entretien du linge d’autel

et des habits sacerdotaux).

 

Et les aumôniers et prédicateurs de retraite ? Ils insistent sur la vertu d’obéissance. Aux supérieures, ils disent : « Les directives romaines doivent être suivies à la lettre et – c’est le cas de le dire – aveuglément … Les rapports avec les évêquesdoivent être tout de respect et de soumission. Même si leurs exigences paraissent dépasser la mesure, il vaut mieux s’y soumettre de bonne grâce… . »3 Aux enseignantes, relativement à l’éducation des filles : « Elles devront apprendre à pratiquer l’obéissance, vertu si nécessaire, car, comme le dit si bien saint Grégoire, « l’unique vertu est celle de l’obéissance, qui implante les autres vertus dans l’âme, et qui, après les avoir implantées, les y conserve ». 4 Ils sont touî-à-fait fidèles à la doctrine officielle de l’Église rappelée au Premier Concile provincial de Montréal en 1902 : « II est manifeste qu’il y a dans l’Église deux ordres bien distincts par leur nature : les pasteurs et le troupeau, c’est-à-dire les chefs et le peuple. Le premier ordre a pour fonction d’enseigner, de gouverner, de diriger les hommes dans la vie, d’imposer des règles ; l’autre a pour devoir d’être soumis au premier, de lui obéir, d’exécuter ses ordres et de lui rendre honneur ».

 

Arrive Vatican II qui veut renouveler l’Église- II incite les pasteurs à promouvoir la responsabilité des laïcs, et les instituts religieux, à s’adapter au monde de ce temps. Au congrès des religieuses tenu à Montréal en 1968, Mgr Paul Grégoire exprimait le besoin de leur participation dans le diocèse : « L’Eglise de Montréal aura besoin non seulement de vos talents, de vos compétences professionnelles, de votre charité héroïque, mais aussi de votre réflexion pastorale … L’Eglise de Montréal aura besoin de l’audace apostolique dont vous avez hérité de vos saintes fondatrices, audace que vous possédez encore et que vous devrez mettre à l’oeuvre dans des créations et des inventions à la mesure des temps que nous vivons « .5 De par la structure hiérarchique de l’Église, « ces créations et inventions » demeurent sous la responsabilité de l’évêque diocésain : « Chaque fois, rappelle le Concile, et Mgr Grégoire à sa suite, que les religieux sont légitimement appelés à des oeuvres d’apostolat, ils sont tenus d’exercer leurs fonctions comme des collaborateurs assidus et soumis des évêques. Bien plus, les religieux doivent se prêter promptement et fidèlement aux requêtes et aux désirs des évêques leur demandant de prendre une part plus large au ministère de salut des hommes ».6

 

En 1983, une nouvelle législation canonique fait écho aux documents conciliaires. Elle reconnaît aux instituts religieux une plus grande autonomie et plus d’égalité entre femmes et hommes. « À chacun des instituts est reconnue une juste autonomie de vie, spécialement en matière de gouvernement… » (Canon 586). « Ce qui est statué au sujet des instituts de vie consacrée et de leurs membres vaut d’une égale façon pour les deux sexes … » (C. 606). Il reste aux soeurs et à l’Église-institution de hâter le changement des mentalités pour qu’advienne davantage dans le concret de la vie cette autonomie et cette égalité reconnues officiellement dans les textes juridiques.

 

1 S.S.A. Décrets des Chapitres généraux de l’Institut, 1872 à 1925, p.74,110,126. Depuis 1932, l’influence des évêques sur les Chapîtres est plus discrète.

2 La centralisation des commissions scolaires à Montréal a commencé en 1917 et, dans les villages, en 1964.

3  Joseph Lalande, s.j., Lachine, 1935, in Lettres et Circulaires de Mère Marie Dorothée. supre gén. 1931-1937.

4 Premier Concile provincial de Montréal, 1902.

5  Mgr Paul Grégoire, « Les Religieuses dans la Pastorale diocésaine », in La Religieuse dans la Cité. Fides, 1968, p.249

6 Vatican II, Décret sur la charge pastorale des évêques, no 35