LES SOEURS ONT-ELLES UN AVENIR ?

LES SOEURS ONT-ELLES UN AVENIR ?

 

Marie-Andrée Roy – Vasthi

 

Les communautés religieuses féminines, après avoir connu des années glorieuses, sont actuellement aux prises avec le vieillissement rapide de leurs membres. Les nouvelles entrées se font rares et la main d’oeuvre active diminue constamment. À compter des années 60, les religieuses ont dû affronter non seulement la perte de leurs grandes institutions mais aussi une dure dévalorisation sociale. Les bonnes soeurs devenaient porteuses de toutes les tares. Si la laïcisation de la société québécoise était nécessaire, il faut sans doute reconnaître que cette laïcisation s’est faite avec une certaine dose de sexisme, notamment sur le dos des soeurs. Étrangement, au soir de leur déclin, au moment où cette « race » est en voie de disparition, nous sommes en train de redécouvrir leur importance et la valeur inestimable de leur contribution à la société.

 

On ne sait pas précisément ce que nous réserve l’avenir mais, si la tendance se maintient, voici quelques scénarios possibles.

 

Hypothèse I :

 

Tarissement à peu près complet des entrées dans les communautés religieuses féminines traditionnelles. Disparition de la race des soeurs autour de l’an 2050.

– La très grande majorité des soeurs (90 %) auront, d’ici une quinzaine d’années, plus de 65 ans. Elles seront à la retraite, en foyers ou malades.

– Les paroisses et les diocèses perdent progressivement leur main d’œuvre féminine à bon marché, à la fois compétente, dévouée et pas trop contestataire.

-Les groupes populaires (maisons pour femmes battues, groupes d’assistés sociaux, etc.) perdent de nombreuses ressources humaines et une source importante de financement.

– Les maisons-mères servent de gigantesques nécropoles.

– Les communautés religieuses sont même obligées d’engager un important personnel laïque pour s’occuper des plus malades.

– Les maisons qui se vident doivent être vendues et les religieuses ont de plus en plus de difficultés à entretenir les bâtiments existants.

– On assiste au regroupement de certaines communautés afin de contrer les effets les plus désastreux de cette fin d’un monde.

 

Hypothèse II :

 

Très légère remontée des entrées dans les communautés religieuses au cours des prochaines années. La disparition du groupe des religieuses est simplement un peu décalée dans le temps.

– Un vaste bastion de soeurs âgées, malades, impatiente un petit bastion de femmes d’âge mûr qui ploie sous le poids des exigences internes de la communauté : gestion, fonctions de direction, économat, etc.

– Les plus jeunes sont mobilisées par l’entretien des soeurs plus âgées.

– Les soeurs fournissent encore quelques ressources à l’Eglise mais le personnel et l’argent s’amenuisent rapidement.

– Retrait progressif du financement des groupes populaires.

Les religieuses doivent gérer avec de moins en moins de ressources leurs grandes maisons-mères devenues démesurément trop grandes. Difficultés financières à l’horizon pour plusieurs communautés. (Remarquez qu’à ce chapitre, les soeurs risquent de mieux s’en sortir que les frères et les pères parce qu’elles continuent de faire preuve d’un plus grand sens de l’économie ! !)

 

Hypothèse III :

 

Les nouvelles Fondations connaissent un essor assez important, du moins suffisant pour permettre de croire que « la race » des soeurs n’est pas en voie d’extinction mais qu’elle se déploie plutôt dans de nouvelles communautés religieuses. Si ces nouvelles communautés continuent de recruter :

– retour à un mode plus traditionnel de vie religieuse : costume, directives plus strictes, implication plus ecclésiale que sociale.

– Vie séparée du monde

– l’Église est assurée d’un certain renouvellement du personnel féminin dans les paroisses et les diocèses. Même si ces nouvelles religieuses ne sont pas très nombreuses, elles peuvent servir de personnel cadre pour « orienter » l’action des laïcs.

 

Quelques observations :

 

– La relance des communautés religieuses féminines traditionnelles est pratiquement impossible parce que le trop fort contingent de religieuses âgées exerce une force d’inertie sur l’ensemble de la vie communautaire. (Je ne parle pas ici d’une volonté des religieuses âgées de bloquer les pratiques de renouveau mais plutôt de la loi du plus grand nombre qui pèse nécessairement sur l’ensemble).

– On entre certes en communauté suite à un appel du Seigneur mais le fait de pouvoir vivre et travailler auprès de personnes avec qui l’on partage de nombreuses affinités doit jouer également. Or cette possibilité est considérablement réduite quand il y a à peine une ou deux entrées par année dans une communauté.

– Les femmes qui entrent actuellement en communauté risquent de rester les « éternelles plus jeunes » avec ce que cela implique de difficultés d’accéder à la pleine maturité de sa vocation ainsi qu’à des postes de responsabilités.

– Suite à d’importantes modifications de la réalité sociale, économique, culturelle, il pourrait y avoir un renversement de la tendance actuelle. Mais, présentement, un tel changement n’est pas prévisible.

– Quand les religieuses ne formeront plus qu’un « petit reste » et si la conjoncture est alors favorable, des jeunes femmes pourront peut-être s’intéresser à nouveau à ces communautés religieuses. Celles-ci apparaîtront comme des lieux où tout est à bâtir, des espaces où on est appelé à relever plein de défis, où l’audace prophétique et la créativité de la jeunesse priment sur la sagesse et l’expérience. C’est la grâce de cette révolution que je souhaite aux communautés.

 

Souvenance

 

Des bonnes soeurs j’en ai connu plein. L’école de ma paroisse était tenue par les Soeurs du St-Rosaire. Dans ma prime enfance, une cornette moulait leur visage en forme de coeur. J’ai eu l’occasion de réaliser des activités pastorales, liturgiques, avec des femmes formidables, Jeannette, Mariette, etc. Je me souviens aussi de Thérèse Chamberland, la directrice de mon école. Une femme marquante dans mon itinéraire personnel et scolaire. Elle était de ce genre d’éducatrice qui savait initier au sens des responsabilités, favoriser l’implication personnelle, encourager les initiatives. Je me vois encore à 13 ou 14 ans, dans son bureau, discuter avec elle, en tant que « présidente » du conseil de classe, des aspects pédagogiques et disciplinaires de mon groupe ! Ça se faisait très sérieusement ! C’est ce type d’expérience qui forge une vision positive de soi et donne plus tard le goût de s’impliquer socialement. Elle savait faire preuve de souplesse, d’intelligence et d’attention aux personnes. Des femmes de ce calibre sont également importantes dans les milieux éducatifs pour fournir aux filles des modèles féminins novateurs qui détiennent des responsabilités. Il y a près de vingt ans que je n’ai pas revu Thérèse Chamberland. Il paraît maintenant qu’elle travaille en paroisse. Décidément, je connais une institution qui est bien chanceuse d’avoir les services de femmes de cette envergure… Et quand je pense qu' »ils » s’obstinent encore à interdire aux femmes l’accès aux ministères ! ! !