RÉFLEXIONS SUR LA QUESTION NATIONALE

RÉFLEXIONS SUR LA QUESTION NATIONALE

 

Judith Dufour – Vasthi

 

Après l’échec du Lac Meech, les Québécoises et les Québécois doivent assumer la responsabilité de leur devenir collectif et imposer leur choix pouvant aller d’un statut particulier, à l’intérieur de la confédération canadienne telle qu’elle est ou pourrait devenir, jusqu’à l’indépendance. À quoi pourrait bien ressembler cette nouvelle société qu’un pareil choix historique fournit l’occasion de se donner ?

 

Pour des féministes, il est intéressant de chercher les racines du caractère distinctif de la société bâtie par nos ancêtres, dans le terreau fertile mais trop souvent oublié de l’apport des femmes à cette construction. Comme on fait pour récupérer une pierre précieuse ensevelie dans les sables, on devra extraire ces apports des carcans dans lesquels ils se sont inscrits, soit l’Eglise catholique romaine et le Code civil Napoléon. S’il est vrai que le silence et la soumission ont trop souvent marqué les mentalités des femmes, il est aussi vrai que ces institutions solidement en place s’adonnaient allègrement à récupérer le sens des initiatives féminines quand ce n’était pas tout simplement à les bâillonner. On empruntait parfois les traits de la loi divine, parfois de celle de la Cité, pour occulter le caractère politique des tâches et des savoir-faire des femmes en les amputant ainsi de tout caractère d’exemplarité dans la conduite de la vie publique.

 

Si on sait relire l’histoire en y réintégrant l’apport des femmes, on y retrouve les germes de la gratuité dans nos politiques sociales ; de l’économie domestique dans la Caisse de dépôts et de placements ; de notre capacité de coopération dans les comptoirs populaires et dans les petites entreprises. On y entend parler de la vie et de la paix qu’il faut soigner et non pas traiter comme des valeurs marchandes. On y retrouve le respect de nos droits et de nos efforts collectifs parce que la survie, domaine des femmes, ne peut advenir dans une société individualiste… etc. En somme les féministes ont commencé par prendre conscience que le domaine du privé était circonscrit et surveillé par les meneurs de jeux de la société patriarcale et maintenant elles souhaitent que ce privé contamine le champ de la politique et du social pour en chambarder, s’il le faut, l’organisation du travail, la vie sociale et les rapports femmes/hommes.

 

La question nationale

 

Mais d’abord, toute utopie doit tenir compte du moment et de la question centrale à l’ordre du jour. Présentement c’est la question nationale qui nous interpelle.

 

Certes, cette question nationale ne peut faire publier la qualité de la société que des groupes ou des individus, préoccupés par la justice, par la démocratie et par le mieux-être des moins nantis, voudraient élaborer. Cependant à trop vouloir énumérer les garanties du projet, dans le moment réservé précisément à la question nationale, on risque de mettre en veilleuse l’urgence d’abord de choisir. Or précisément, certains mémoires présentés à la Commission Bélanger-Campeau et portés par ceux qui se rapprochent de cette utopie que je partage (groupes féministes, populaires et religieux) proclament que le changement dé statut politique en vaut la peine pour autant qu’il assure une amélioration de toutes les aspirations des pauvres, des démunis, des femmes, des classes laborieuses, allant jusqu’à les énumérer dans toutes les facettes de la société préconisée. Pour eux, il s’agit donc de se pencher sur le projet de société qui devrait être offert, plutôt que sur le prononcé du régime politique et constitutionnel que le Québec veut se donner.

 

Dans ces mémoires, on dit que les hommes d’affaires sont trop impliqués ; on ne voudrait pas que les valeurs américaines en cours nous définissent ; on craint que cela se fasse sur le dos des femmes, etc. L’intention est bonne et la mise en garde valable, mais cette nouvelle résistance pourrait-elle cacher aussi la traditionnelle tentation de se fier à des schémas tout faits d’avance, présentés par des porte-paroles qui s’en croient autorisés ? Or se donner un projet de société coulé dans le béton selon les définitions données par les catégories inquiètes, viendrait à l’encontre de la démocratie même. Il risquerait en outre de noyer la question centrale et de décourager le dynamisme et l’effort de responsabilisation de chacun des différents groupes en interaction dans la société présente. Le « non » des forces de gauche et le « oui-mais » peureux de certains groupes syndicaux ou politiques à l’occasion du dernier référendum, devraient faire réfléchir.

 

Le choix que nous ferons, par le risque que nous prenons, par le goût de l’aventure que nous avons et surtout par la capacité d’assumer librement, pour la première fois, notre vie sociale et politique d’une façon collective, constitue le momentum par excellence. Notre avenir politique ne changera pas toutes les institutions, tous les acteurs, tous les enjeux, tous les rapports de forces qui existent

présentement. Ainsi, les oppresseurs, les machos, les égoïstes le resteront. Le resteront aussi les contestataires ainsi que les généreux qui sont nombreux et qui s’impliqueront davantage.

 

Cependant, un tel momentum offre un passage obligé au dynamisme nécessaire à la construction de cette société plus juste, plus humaine, plus égalitaire et plus généreuse dont rêvent les femmes. Par les bouleversements mêmes que cela provoquera, nous pouvons essayer de rétablir, à l’avantage du plus grand nombre, les rapports de forces sur lesquels s’appuie toute société démocratique. Par exemple, si la bourgeoisie restera la bourgeoisie, les couches populaires resteront, elles-aussi, les mêmes ; avec leurs forces et leurs faiblesses ; mais elles se retrouveront proportionnellement en plus grand nombre ! De même, la participation à visage découvert des femmes en tant que féministes les placera dans une position historique d’égalité avec leurs partenaires mâles.

 

L’option politique

 

Évidemment, la lucidité doit côtoyer l’espérance dans ce choix qui consiste en une option souverainiste où le Québec aurait les pleins pouvoirs de se donner des organisations sociales qui lui ressemblent ; de conduire sa vie politique nationale et internationale à sa guise ; de diriger son économie au mieux des intérêts de ses citoyens, en liens ou non avec le Canada, selon l’humeur de celui-ci. Des arguments d’unité, de dynamisme et de respect de soi et des autres sont invoqués pour justifier ce choix !

 

Ainsi, il semble plus facile à une nation de s’autogérer quand un seul palier de gouvernement possède les attributs d’un État, une seule langue et une personnalité internationale. L’État unitaire ainsi défini n’exclut pas la décentralisation ; il favorise plutôt l’expression des besoins des régions en diminuant la liste des traitements inégaux réclamés au nom des différences (d’ethnies, de langues, de provinces, de compétences partagées ou spécifiques). Maître des grands paramètres de sa spécificité, capable d’unir tous ses nouveaux et anciens citoyens sous une bannière uniforme (politique-sociale-juridique), il fournit aux régions un cadre sécuritaire de gestion de leurs ressources et de leurs besoins, de leurs droits et de leurs devoirs. Cela permet aussi de faire l’économie des batailles de survivance primaire qui grugent les énergies et souvent minent les forces vives de toute une génération quand ce n’est pas de tout un peuple. C’est dans un État comme celui-là, que loin de l’arbitraire, le respect de la culture des immigrants peut trouver à s’épanouir en toute justice ; que les droits énoncés de nos minorités peuvent être protégés et respectés.

 

Les institutions politiques

 

Nos institutions démocratiques resteront les mêmes et, qui mieux est, la suprématie du législatif (instance démocratique par excellence) sur le judiciaire n’en sera que mieux protégée par la diminution des querelles juridiques et des engorgements bureaucratiques auxquels renvoient forcément les interprétations d’intérêts nationaux divergents. Seront aussi minimisés les dangers du racisme car les recours indus au judiciaire dans les querelles d’interprétation des droits culturels, en fondant leurs luttes sur leurs différences, y conduisent trop souvent.

 

Dans l’instance politique, un système de représentation proportionnelle pourrait aider la cause des femmes dans leur sous-représentation tout comme pourrait le faire un Sénat regroupant les élus de groupes régionaux, minoritaires, etc. Cependant, il reste que ce sont là des outils et que les outils ont souvent deux tranchants ; qu’ils peuvent être manipulés de diverses façons surtout face à un degré de complexité élevé d’une situation donnée. En cette matière, les femmes sont les meilleures garantes de leurs intérêts. Une invitation leur est donc faite d’influencer leur devenir par le biais des relations qu’elles développeront entre elles ; par le regroupement constant de leur forces, partout et sur tous les sujets d’intérêts socio-économique, politique et féministe.

 

La Constitution

 

« Les changements constitutionnels ne doivent pas se faire sur le dos des femmes et ces changements ne doivent pas menacer nos acquis. La reconnaissance formelle de l’égalité des femmes et des hommes tout comme la Charte des droits et libertés doivent-elles être enchâssées dans la constitution québécoise ? »

 

Ce souhait et cette question sont fréquents et relèvent tous deux du pari historique. Devenir une nation souveraine, c’est, pour une société qui passe à l’acte, un pari sur l’avenir, avec tout ce que cela comporte de risques, aussi calculés puissent-ils être. Il va sans dire que la peur devient vite une arme dans les mains des parties adverses à cette idée. Durant les troubles de 1837, on brandissait la peur de perdre la foi catholique. Avant la révolution tranquille, c’était l’absence du sens des affaires dont nous étions supposément privées qui, lorsque laissées à nous-mêmes, entraînerait notre perte. Au référendum, c’était celle de la perte des pensions pour toutes nos personnes âgées. Actuellement c’est celle de la perte de nos acquis libéraux concrétisés dans une Charte des droits individuels et collectifs et, plus précisément, le danger que priorité soit donnée aux droits collectifs dans une Charte québécoise. Comme on le voit, toutes ces peurs siègent dans des stéréotypes véhiculés depuis le temps où nous étions des Canadiennes-françaises, c’est-à-dire des colonisées, et ils ont été assimilés par les victimes mômes que nous sommes toutes devenues.

 

Se donner une constitution juste et égalitaire n’est pas une entreprise judiciaire, mais découle du sens démocratique Accepter le pari, c’est avoir un minimum de foi dans les actrices et les acteurs qui y travailleront. Et ce sens démocratique, cette capacité de travailler ensemble, ce respect de nos minorités (dans les limites de notre juridiction provinciale), notre société a fait la preuve qu’elle les avait à un haut degré (regroupements populaires – coopératifs – syndicaux – féministes – d’immigrés –

d’aide internationale, etc).

 

La Charte des droits et libertés

 

Cependant, un risque calculé commanderait que nous prenions des précautions pour préserver nos acquis sociaux et féministes en particulier. Dans un processus comme celui-là, l’équilibre est fragile entre le respect des droits individuels et le besoin vital de toute société naissante de pouvoir faire appel à ses forces collectives pour protéger ce qu’elle met en place.

 

Or si l’enchâssement des droits et libertés constitue un carcan réel pour un pays neuf, on peut exiger que, dans le processus de l’accession à l’indépendance, le gouvernement auquel serait délégué le pouvoir, incorpore dans sa loi constituante, ou dans son fonctionnement politique interne, un certain nombre de grands principes d’égalité, de justice sociale et de libertés fondamentales. Garanties qui

serviraient de base à une future Charte des droits et libertés qu’un Québec souverain pourrait enchâsser dans la Constitution qu’il se donnerait.

 

Quant aux peurs féministes, resterions-nous dans une confédération actuelle au détriment de toutes nos autres aspirations culturelles, sociales et politiques seulement parce que les féministes canadiennes, à l’occasion des débats sur le lac Meech, n’ont peu ou pas eu confiance dans la mentalité des Québécois à ce chapitre ? Ce serait ainsi faire injure à notre capacité de nous battre pour obtenir ce que nous voulons et c’est méconnaître notre histoire. Quand les femmes de la bourgeoisie francophone, en lien avec celles de la bourgeoisie anglophone, se* sont alliées aux femmes des milieux populaires francophones sous la conduite d’Idola Saint-Jean, les femmes du Québec ont obtenu le droit de vote, à ce que je sache. Avec ou sans le Canada, avec ou sans Charte enchâssée ou non dans une Constitution, ce combat-là n’est pas fini ! D’ailleurs, ni une Constitution ni une Charte ne garantiront jamais quelque droit que ce soit si les citoyennes ne participent pas individuellement et en groupes organisés, de près ou de loin, à la vie politique !

 

Et c’est d’abord de la question nationale qu’il s’agit ! Moins il y aura d’irritants contextuels comme ce fut le cas dans le passé, – emprise toute-puissante du clergé ; code civil rigide ; préjugés méprisants intégrés par les victimes ; enseignement supérieur réservé à une toute petite minorité de femmes ; chasse-gardée masculine de la sphère publique ~ plus les femmes pourront veiller au grain acquis et plus encore !

 

Justice sociale

 

Dans cette société, que soit combattu l’appauvrissement des femmes et des plus démunis ; que toutes et tous puissent jouir de conditions décentes de vie ; que l’accès égal aux soins de santé, à l’enseignement, à un emploi soit instauré ; que la fiscalité soit conçue en tenant compte des facteurs humains plus que des facteurs d’économie capitaliste et qu’elle rééquilibre les inégalités causées par les charges plus lourdes : familiales, de santé et d’accidents dans le parcours de la vie ; que la générosité concurrence les dures lois du marché et que la charité prenne le visage de l’entraide sociale qui va de soi ; que les politiques sociales que nous connaissons servent de plate-forme de départ, en terme de répartition de la richesse collective.

 

Conclusion

 

Des valeurs spirituelles s’incarnent quand les destins individuels et collectifs sont assumés par tous et chacun, partout où toutes les dimensions de la dignité humaine sont respectées et chaque fois que la générosité motive les gestes. Or pour mettre la main à la pâte d’une aventure de libération nationale ou de libération sociale, la spiritualité a souvent agi comme un stimulant à l’action, tout au cours de l’Histoire du genre humain.

 

Une société se construit sans cesse et sa culture lui vient justement de cette construction « participative ». Que peut-il arriver d’un tel exercice de bravoure se demande-t-on ? Sûrement pas quelque chose de taillé sur mesure pour répondre à tous les goûts et à tous les intérêts, mais certainement quelque chose de créateur parce qu’issu de la concertation et parce que c’est là un exercice de vie !

 

Avons-nous réellement le choix de tourner le dos au pari historique auquel nous sommes confrontées ? En choisissant l’indépendance, serons-nous plus pauvres, plus démunies, plus minoritaires que dans le cadre constitutionnel actuel ?

 

Serions-nous plus participantes, plus protégées dans nos acquis catégoriels si nous menions nos batailles pour mettre sur les rails une société juste avant de répondre aux impératifs de la question nationale ? À toutes ces questions, chacune répondra à sa manière mais il semble qu’une utopie ne peut être trahie au moment où on s’apprête à y placer la première pierre de sa construction !… et la suite nous appartient…