UN PEU PLUS HAUT… UN PEU PLUS LOIN…

UN PEU PLUS HAUT… UN PEU PLUS LOIN…

 

Cette réflexion vous paraîtra, comme à moi-même, mince pour diverses raisons. D’abord parce que les jeunes filles qui servent de « laboratoire » à mon analyse se situent dans le seul créneau des 16-20 ans et dans le champ urbain de Montréal. Ensuite parce que, comme disait Pascal,  » le langage est source de malentendus » : à quoi référons-nous exactement quand nous parlons de « spiritualité » ? L’ambiguïté du terme ne facilite pas les choses pour des jeunes de 16-20 ans qui remettent à peu près tout en question, et souvent en globalisant leurs perceptions et la réalité. À leur arrivée au cégep, ces jeunes ont-ils seulement déjà entendu parler de « spiritualité » durant les études primaires et secondaires ? Ne leur a-t-on pas surtout, surtout et encore, parlé du contenu de la foi chrétienne (dogmes et morale) et de la religion (lois et rites détachés de la vie) comme de deux compagnes inséparables l’une de l’autre ? A-t-on soulevé le voile du patriarcat qui enserre et l’une et l’autre ? Ces jeunes pouvaient-ils risquer d’exprimer tous leurs désaccords dans des écoles confessionnelles chrétiennes ? Réflexion mince et fragile parce que, quelle que soit ma longue expérience auprès de ces jeunes, je dois, au fond, en discourir comme de l’extérieur.

 

Ces mises en garde étant faites, je décrirai d’abord très brièvement ce que signifie, à mon avis, le terme « spiritualité ». Puis je décrirai comment m’apparaissent les jeunes filles de 16-20 ans qui habitent les corridors et les classes du collège où je travaille. De leur vie de collégiennes et de jeunes, je tenterai de dégager quelques traits de l’expérience spirituelle qui lentement s’articule autour de leurs préoccupations et de leurs aspirations. Enfin, dans la conclusion, nous nous souviendrons que la spiritualité décrite, si mince soit-elle, correspond en définitive à l’enseignement de Jésus et d’autres maîtres de vie spirituelle.

 

Spiritualité, quête spirituelle, vie spirituelle

 

L’expérience spirituelle s’inscrit dans la conception qu’un homme ou une femme se fait de son existence. Elle émerge du sens, jamais défini une fois pour toutes, que chaque personne cherche à donner à sa vie personnelle qui, elle, n’est pas isolée de l’univers dans lequel elle est apparue par la naissance et dans lequel elle continue de grandir. L’expérience spirituelle surgit des choix constants qui permettent à chaque être humain de s’accomplir, de se transformer et, avec lui, de transformer le monde dans lequel il vit.

 

Le spirituel fait donc appel à ce qui relève de la conscience. La conscience qui donne à chaque personne une prise réelle sur sa propre existence là où elle vit. La conscience d’être un élément particulier et unique de l’ensemble du cosmos. La conscience de pouvoir librement développer sa vie dans un sens plutôt qu’un autre. La conscience de son interdépendance par rapport aux autres. Tel est d’ailleurs l’unique et fondamental message de la Bible. Le seul message retenu et proclamé par Jésus : qui es-tu ? d’où viens-tu ? qui veux-tu devenir ? où vas-tu ? Une spiritualité-une voie, une marche en avant, un mouvement- qu’il percevait et qu’il partageait à partir des éléments du cosmos qu’il connaissait et des relations interpersonnelles qu’il vivait.

 

La spiritualité, dirais-je encore, c’est le sens, la direction qui surgit des questions existentielles, de l’angoisse de vivre et de n’avoir à vivre qu’une seule fois la vie qui est celle-ci, la sienne. En somme, l’expérience spirituelle, c’est un mouvement articulé vers un plus-être et un service ; c’est l’aventure même de la cohérence vers plus de cohérence. « Un peu plus haut… un peu plus loin… c’est beau, c’est beau », chante Jean-Pierre Ferland.

 

Les jeunes filles de 16-20 ans de mon « laboratoire » pastoral

 

Puisque la spiritualité s’inscrit dans le champ des préoccupations et des activités quotidiennes de chaque être humain, j’esquisserai d’abord un genre de portrait-robot des jeunes filles de 16-20 ans que je connais par mon travail pastoral. Qui sont-elles ?

 

Des « filles », précisent-elles régulièrement. Pas des femmes. Les femmes, ce sont les plus vieilles que nous. Quel âge ont-elles, ces femmes ? Plus que 25 ans en tout cas, c’est certain. Nuance très importante pour elles, nuance qui les définit davantage dans leurs fantaisies de jeunesse et dans leurs rapports avec les garçons, plutôt que dans le rapport avec leur vécu de femme. Bien plus préoccupées de rencontrer un prince charmant, de pouvoir en rêver et en jaser avec les copines. Peu ou pas disposées à se solidariser au mouvement féministe qu’elles perçoivent comme une menace à leurs amours.

 

Des filles déjà marquées cependant par de douloureuses expériences de femme. Expériences gardées dans le silence de l’intimité, occultées par la honte et les interdits sociaux ou familiaux, tues par la peur d’être marginalisées… Oui, déjà pour plusieurs, inceste, viol, harcèlements, discriminations, violence verbale, psychologique et physique…

 

Des filles qui, dans le contexte des études collégiales, n’ont plus à prouver qu’elles sont aussi brillantes que les garçons. Des filles « bolées », performantes qui décrochent les médailles d’excellence plus souvent que les garçons. Des filles capables de mener de front études, travail à temps partiel comme les garçons, et engagements sociaux ou communautaires plus que les garçons.

 

Des filles qui, comme les garçons, affrontent quotidiennement l’âpreté de l’anonymat scolaire ; des filles qui cherchent, les unes avec succès, d’autres pas, des réseaux d’appartenance et de militance, dans un rapport égalitaire avec les garçons.

 

Des filles courues ou désertées par l’amour et, dans les deux cas, ballottées par la peur de perdre, par la douleur de la rupture, par le désir de plaire à tout prix…

 

Des filles fatiguées du discours confessionnel, dogmatique ou moralisateur, dispensé de façon peu critique depuis trop longtemps… Trop de réponses… Besoin de repos, de distance, de silence pour arriver à prendre position et à déterminer les valeurs qui leur permettent de réaliser leur humanité. Appétit de recherche.

 

Des filles aussi, certaines en tout cas… qui, elles, ont pris racine et sécurité dans des groupes religieux extérieurs au collège. Celles-là semblent suivre une voie qui leur fournit plein de réponses tranquilles… Les émotions religieuses et la certitude de la vérité les gardent à l’abri de la confrontation des pairs inévitable dans les groupes d’action à l’intérieur du collège. Elles ne s’impliquent pas dans le milieu de leurs études.

 

Pour ces filles, une spiritualité

 

Pour la majorité des filles que je connais, la spiritualité, c’est ou bien une affaire privée dont elles se préoccupent en dehors du collège ou bien une affaire vieillotte ou dépassée. Du premier coup d’oeil, loin en arrière ou, du moins, tapis sous l’urgence de la performance et sous la saturation des normes et de l’autorité, se retrouvent les soucis de la spiritualité et, bien davantage encore, les rites, les pratiques, les croyances, les institutions.

 

Tout cela, parce que les filles, comme la très grande majorité des jeunes de leur âge, confondent spiritualité d’une part et, d’autre part, foi et religion. Dans un ultime raccourci, tout équivaut, à leur avis, à croire en Dieu, celui du christianisme ou un autre. Tandis que plusieurs remettent en question ou entre parenthèses ce Dieu tout-puissant qui, de quelque part, contrôle l’univers et leur vie, d’autres évoquent un Dieu à qui elles confient, sous une forme ou l’autre de marchandage, le succès de leurs examens.

 

Voilà où commence l’aventure spirituelle pour les unes et les autres, dans la mesure où s’amorcent librement et s’articulent lentement les pourquoi et les comment des certitudes, des doutes et des refus à l’occasion des relations même informelles ou à travers des réseaux d’action. Peu à peu, chez ces filles en train de devenir des femmes, une riche spiritualité surgit de la conscience de leur finitude et de leur liberté. J’entends souvent certaines dire ou écrire avec des paroles et des musiques différentes : « Je suis de sexe féminin. Il est beau et bon d’être une fille. Ce que je suis aujourd’hui, celle que je deviens aujourd’hui, celle que je veux devenir demain, tout cela m’appartient. Mon intimité, mes charmes, mon corps m’appartiennent. Faire confiance est un choix qui m’appartient ». Premiers pas féministes qu’elles préfèrent appeler « acceptation et fidélité à leur être profond ».

 

Plongées dans un environnement scolaire où elles se perçoivent souvent comme un rouage au profit d’une institution, à travers un enseignement où domine le sentiment de n’être que des statistiques au crédit de l’excellence, elles cherchent des bouffées d’air frais… « Donnez-moi de l’oxygène », réclament-elles avec la Diane Dufresne de leur âge. Comme il ne leur est pas possible d’agir directement à même le champ des connaissances réservé aux « maîtres-professeurs », elles cherchent d’autres formules.

 

Des voies d’apprentissage et d’intégration de leurs questionnements et aspirations à propos de leur propre existence en rapport avec le cosmos et le reste de l’humanité.

 

Des espaces pour garder vivante la recherche de la vérité sur soi, du sens de son existence dans sa relation à autrui, qui est femme ou homme, qui est semblable ou différent, qui est d’ici ou d’ailleurs.

 

Des personnes, des occasions, des lieux pour s’accomplir, pour expérimenter qu’il est possible d’apprendre à même la suite de ses propres jours, pour découvrir ses capacités d’agir, pour articuler les connaissances à la vie réelle.

 

Des projets concrets qui traduisent la solidarité et l’interdépendance des êtres humains, qui matérialisent le désir de faire quelque chose pour que la vie soit plus humaine dès maintenant, ici comme ailleurs sur la planète.

 

Des initiatives qui font la preuve que, même jeunes et même filles, il est possible d’être vraiment responsables, de mener à terme un projet du commencement à la fin, fixant les objectifs, corrigeant les parcours, solidarisant les uns et les autres à une cause, touchant le but avec succès.

 

Des gestes précis qui consolent, aident et supportent, redonnent espoir.

 

Des prises de position qui permettent de croire à la justice, à l’amour, à l’avenir.

 

Spiritualité et foi

 

Voilà où et comment se vit une spiritualité première et fondamentale, indépendante en quelque sorte du fait d’être croyant ou incroyant. Une spiritualitéouverte au mystère de sa condition humaine personnelle et proposant de vivre selon ses vraies dimensions. Quelques-unes, s’interrogeant elles-mêmes ou se laissant interroger sur le rapport de leur action avec la foi en Dieu, découvrent qu’on ne peut réduire le christianisme à un ensemble de rites et de lois et de dogmes sans lien avec la vie, que la vie spirituelle et religieuse ne peut se limiter à des trous dans l’horaire ou à des intervalles si privilégiés soient-ils. Elles apprennent peu à peu que les activités de la vie quotidienne sont comme le « milieu divin » où se vivent sa foi et son expérience religieuse.

 

Tel est le modèle de spiritualité et de foi chrétienne que je propose et que je vois vivre par des filles de 16-20 ans. Une spiritualité qui exige de progresser sans limites dans le champ de ses activités et d’y respecter les impératifs de justice, d’humanité, de sororité et de fraternité. Une spiritualité et une foi qui s’expriment dans la vie ordinaire.

 

Bien sûr, c’est un commencement. Plusieurs de ces filles poursuivent leur route avec ce genre de talisman, me confient-elles parfois. Qu’il s’agisse de carrière, de vie en couple, de l’éducation de leurs enfants, de cérémonies religieuses comme le mariage, le baptême, les funérailles, toujours, je le sais parce que j’en suis témoin, ces filles devenues des femmes, cherchent à se dégager d’une religiosité sacrale. Elles réinventent, selon leur vie réelle, les symboles et les textes avec une habileté et un succès enviables par bien des ministres. Un refus de l’un d’eux ne leur fait rien concéder : elles cherchent alors d’autres personnes ouvertes à la signification spirituelle qu’elles tiennent à donner à leur vie.

 

En guise de conclusion, je pourrais dire que, sans le savoir de façon explicite, ces jeunes vivent une spiritualité et une foi chrétienne à la Yvone Gebara. Petit à petit se déconstruit le monothéisme traditionnel qui nous présente Dieu comme le Tout Autre tout-puissant épousant notre condition humaine dans la seule personne de Celui qu’on appelle son Ris bien-aimé. Petit à petit se reconstruit un monothéisme où la divinité apparaît et se révèle dans et par les activités humaines, celles du bureau ou de l’atelier, celles des champs ou des usines, celles de la cuisine ou des loisirs, celles des amours ou de la prière. Révélée mais non épuisée. Contemplée mais jamais possédée, à l’image de la vie qui n’est jamais figée mais en évolution constante jusque dans la mort.

 

Ainsi d’ailleurs parlait Jésus à travers ses pratiques souvent expliquées par d’éloquentes comparaisons et paraboles empruntées à la vie ordinaire (l’ivraie et le bon grain, le grain de moutarde et le grain de sénevé, le vigneron et ses employés, l’eau, le soleil, le pain, le poisson, le Samaritain et la Samaritaine, les impôts, l’adultère, la prostituée, le pharisien, etc.) Puis un jour vint la question-clé : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? »

 

Le poète indien Rabindranath Tagore s’exprimait aussi de la même façon :

 

« II (ton Dieu) est là où le paysan fouille la terre nue

le long des chemins avec le cantonnier

Sous le soleil ou sous la pluie il est avec eux

et ses habits sont couverts de poussière. »

 

Gandhi, un autre guide spirituel bien connu, invitait ses frères et soeurs à une semblable spiritualité :

 

« Lorsque tu trempes tes mains dans le bassin,

quand tu attises le feu de forge,

quand tu alignes des colonnes interminables de chiffres

à ta table de comptable,

si alors tu ne vis pas ta vie religieuse comme si tu étais

dans un monastère,

le monde ne sera jamais sauvé. »

 

Cet itinéraire spirituel comporte des défis constants. Rester aux aguets pour éviter constamment les pièges du surnaturalisme. Cesser de penser le spirituel et l’humain en termes d’opposition. Garder, comme Teilhard de Chardin, une foi invincible dans l’homme et son histoire, lieux de la théophanie et de la christophanie.

 

Réjeanne Martin – Vasthi